• Mathilde Bourmaud

« Si les femmes politiques étaient les influenceuses du monde de demain, il serait plus juste »

- Entretien en trois actes avec Camille Pouponneau - Maire de Pibrac (31).


Pour ce troisième épisode de la saison 4, on a visé le sud-ouest en Haute-Garonne (31) pour s'arrêter à Pibrac, à une quinzaine de kilomètres de Toulouse. Une ville de 9 000 habitants dont le nom Pibrac viendrait de Piperacum, du latin piper, "poivre" et pebre en occitan. Un terme employé pour désigner un lieu où habitait un homme au caractère caustique.


Camille Pouponneau - Maire de Pibrac (31)

Et si être élue maire à 30 ans, ne constituait pas finalement une certaine influence ? En faisant partie, à 30 ans, des 4% des maires de moins de 40 ans et des 25% d’élues femmes de cette même tranche d’âge, Camille Pouponneau défie depuis mars 2020, le profil type de l’élu local français : un homme blanc de 59 ans. Une jeune femme politique, mais pas pour autant novice. En se lançant, à 23 ans, en politique par conviction et vocation Camille Pouponneau compte, déjà plus de sept ans d’exercice politique. D’attachée parlementaire à conseillère départementale et aujourd’hui première femme élue Maire de Pibrac.


A travers cet entretien, Camille Pouponneau revient sur la manière dont le sens donné à sa fonction, un destin, lui a permis de défier ce que les constats et croyances persistantes lié.es au genre et à l’âge, auraient pu décider de sa carrière politique.


Camille Pouponneau, comment faut-il vous nommer ? Madame le maire ou Madame la maire ?

Je féminise tout : cheffe, docteure, Madame la ministre. Mais allez savoir pourquoi, je me suis fait appeler Madame le maire. Et cet été, lors d’un repas de quartier une femme m’attrape et me dit « Madame la maire, je voulais vous dire que je vous aime beaucoup, mais vous m’avez extrêmement déçue. Vous vous faites appeler Madame le maire, c’est scandaleux ».

Et être la première femme élue maire de Pibrac, aurait pu être l’occasion d’amorcer le changement ?

J’ai toujours entendu ma collègue maire de la deuxième grande ville de la Haute-Garonne dire : « Je suis le maire de Colomiers et la mère de mes enfants ». Est-ce que c’est cela qui m’a influencée ? Je ne sais pas. En tout cas, c’est terrible, et je ne peux plus faire modifier tous les documents.


« Mon engagement est de l’ordre du destin »

Quelle femme politique êtes-vous ? Ambitieuse ?

Mon ambition n’est pas personnelle, mais il y a quand même une part d’individualité dans ce type d’engagement. Le mien est de l’ordre du destin. J’ai très tôt ressenti ce besoin de m’engager pour les autres. Un engagement qui, je l’ai compris très vite, s’inscrirait en politique et dans le village où j’ai grandi. J’ai un rapport très affectif à mon territoire. Un chanteur gascon dit « On est du pays de ceux qui nous ont aimé », et je crois que c’est très vrai. Pibrac est mon pays. C’est ici que j’ai aimé mes sœurs, mes parents, que j’ai eu des professeurs qui ont cru en moi. J’ai eu toutes les conditions pour pourvoir réaliser des choses. A moi, de le rendre à mon tour. Je fais de la politique parce que j’aime les gens. Et si je peux apporter ma pierre à l’édifice pour rendre les choses un peu meilleures, je le fais. Mon ambition me dépasse, elle n’est pas individuelle mais elle est en même temps terriblement présomptueuse.


A vous écouter, on pourrait presque parler d’une sorte de dévotion. Est-ce le cas ?

Complètement. Sur mon affiche de campagne, j’avais choisi d’être habillée en blanc. Si j’ai eu des remarques telles que « Mais tu ne vas pas te marier avec la mairie », de nombreux rapprochements ont été faits avec Sainte Germaine, une sainte qui constitue une part importante de l’histoire religieuse de Pibrac. Le mot dévotion me va très bien.



· ACTE 1 – UN APPEL DU DESTIN


A 30 ans, vous comptez sept ans de carrière politique. Comment décide-t-on de faire de la politique à 23 ans ?

En CM2 quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais Présidente de la République. Aujourd’hui, je laisse la place à Manu. A cet âge, ce n’était pas de l’ambition, mais plutôt une sorte de naïveté. Et c’est pour ça qu’il faut parler de destin. Aujourd’hui, je ne peux toujours pas vous l’expliquer rationnellement mais c’est ma place et je le sais ! Sans doute, est-ce lié à un sentiment d’injustice qui est aussi lié à une histoire familiale. Mes parents sont tous les deux ingénieurs mais sans la République et l’école ils n’en seraient pas là. Ils n’étaient pas engagés mais ils m’ont transmis une certaine idée de la République. Et c’est pour cette raison que je suis de gauche. A gauche, on ne pense pas qu’on a les mêmes chances en fonction de l’environnement dans lequel on est. Et à droite, on pense qu’à partir du moment où il y a une volonté individuelle, on y arrive. Et si la commune n’est pas le meilleur moyen de réparer l’injustice, car elle se joue sur des questions beaucoup plus nationales, la base de mon engagement est celui-là. Je ne supporte pas l’injustice et je pense que la politique peut la réparer.


« Je ne supporte pas l’injustice et je pense que la politique peut la réparer. »

Si vos parents n’étaient pas engagés, quel était alors votre rapport à la politique plus jeune ?

Sans le nommer, j’ai grandi dans un environnement très politisé dans le sens très engagé et féministe. Mes parents n’ont jamais tenu un tract, mais mon père s’intéressait énormément à la politique. On en parlait beaucoup. J’allais voter avec mes parents. Et le soir, je savais qu’on allait regarder les résultats à la télé pendant toute la soirée. C’était exceptionnel, de l'ordre de l'excitation. Ma mère est une grande féministe mais sans non plus mettre le mot dessus. On ne m’a jamais fait comprendre que du fait d’être une fille, il y a des choses que je ne pourrai pas faire.


Quel a été votre rôle modèle politique ?

Je connais bien l’histoire politique mais je ne me suis jamais identifiée à une figure politique. Ma référence pourrait être plus philosophique en parlant de Camus. On retrouve chez lui la lutte contre l’injustice mais aussi la notion de nuance. Dans « Les Justes », il montre que la justice n’est pas forcément là où on croit, et que le rapport au bien et au mal est complexe. Mais au sujet de mon engagement, celle qui m’a permis de sauter le pas, est Carole Delga, l’actuelle présidente du conseil régional d’Occitanie. Ce n’est pas une figure historique, elle a 40 ans et je ne vais pas la momifier, mais elle fut un rôle modèle et encore aujourd’hui.


« C’est Carole Delga qui a changé mon parcours. C’est évident. »

Quand vous avez souhaité rentrer en politique, vous ne bénéficiez d’aucun réseau ?

Si Carole Delga a répondu à ma lettre de motivation, c’est aussi à l’aune de son parcours. Elle aussi n’avait aucun réseau. Pire, on ne parlait même pas de politique chez elle. Je l’ai encore entendue dire récemment qu’ils n’avaient pas les moyens de parler de politique. La politique n’était pas pour les pauvres. Et si elle ne s’était pas dit « Moi petite provinciale sans réseau, je ne serai pas là sans quelqu’un qui m’a tendu la main, alors à mon tour de le faire », et bien je ne serai pas là non plus. C’est Carole Delga qui a changé mon parcours. C’est évident.


Carole Delga vous prend donc en stage à ses côtés en tant que coordinatrice de campagne, puis vous faites un saut par Paris avant de devenir conseillère départementale. Comment s’est déroulée cette expérience ?

L’Assemblée nationale a été pour moi une partie plus idéologique et l’occasion d’être au cœur du pouvoir. J’ai adoré faire ce que j’ai fait. C’est beaucoup plus technique et moins caricatural que ce que les gens peuvent penser. Il y a un vrai travail sur la loi, le droit. On pense que l’assistant parlementaire fait la politique politicienne du député, mais ce n’est pas vrai. J’ai appris à parler de tout : de l’agriculture aux chefs d’entreprise en passant par la suppression de postes dans les trésoreries. Parler de tout était dans la lignée de mes études à Sciences Po et me sert beaucoup aujourd’hui à la mairie. Après, il y avait un côté théâtral que j’appréciais moins. Ce côté, je t’enfle en séance alors qu’ils ont pris juste avant un pot à la buvette de l’assemblée comme les meilleurs copains du monde.


« Il était de notoriété qu’il ne fallait pas monter avec untel dans l’ascenseur »

Et être une femme à l’Assemblée nationale, comment ça se passe ?

#Metoo ne m’a pas surprise. Je n’ai pas eu à le vivre personnellement, et quelle chance quand je vois à quel point ça peut détruire. Mais il était de notoriété qu’il ne fallait pas monter avec untel dans l’ascenseur, ou d’autres choses. Du fait que c’est un scrutin uninominal*1. L’assemblée est non paritaire, et reste un milieu très rude pour les femmes. La scène de Cécile Duflot avec la robe est très révélatrice.


« Ce n’est pas parce que j’ai 30 ans et que je suis une femme que je suis moins compétente. »

A ce moment-là, la politique aurait-elle pu vous décourager ?

Cela renvoie à des caractères et à des capacités bien plus individuelles. Si je m’étais trouvée dans une phase de ma vie où je n’aurais pas trouvé la force de continuer, peut-être. Je le vis encore d’ailleurs mais moins dans le fait d’être une femme que d’être jeune. J’ai lu des choses horribles à mon encontre sur les réseaux sociaux. Mais ce n’est pas Camille Pouponneau qu’on attaque, c’est la femme politique. C’est lorsque l’on m’attaque sur ma féminité ou ma jeunesse, que je n’arrive pas à mettre la distance. Ce n’est pas parce que j’ai 30 ans et que je suis une femme que je suis moins compétente. Pour combattre ses idées, je dois à mon niveau essayer de changer les choses. Et la commune est là pour ça, notamment à travers l’école, pour apprendre aux uns et aux autres qu’on ne siffle pas des femmes parce qu’elles ont une robe à fleurs.


« Au début, j’étais contre la parité. Et en même temps, s’il n’y avait pas eu cette loi-là, je n’en serai pas là aujourd’hui. »

Et en tant que conseillère départementale, avez-vous vécu ce genre de rapport ?

Non, ce que j’ai vu à l’assemblée, je ne l’ai jamais vu au département parce que l’assemblée départementale est paritaire puisque c’est un scrutin binominal*. Et dans une assemblée paritaire, ils se tiennent ces messieurs, parce que nous sommes quand même en nombre. Au début, j’étais contre la parité, dans le sens où ce n’est pas la loi qui change les gens. Et en même temps, s’il n’y avait pas eu cette loi-là, je n’en serai pas là aujourd’hui. Mais la loi ne peut pas tout, les positions stratégiques et les personnes de confiance du président ne sont encore que des hommes. C’est encore un milieu très viril.



· ACTE 2 – LES VERTUS DE L’ECHEC


Quel a été le déclic qui vous a amenée, en 2019, à vous présenter aux élections municipales de Pibrac ? Ce déclic sans qui vous ne seriez pas là aujourd’hui ?

Maire a toujours été pour moi le plus beau des mandats parce que l’on vit avec les gens. Et il est vrai que quand je deviens conseillère départementale en 2015, je me dis que je suis aussi en train de créer des conditions pour plus tard. Le déclic fut mon échec aux élections législatives de 2017. J’en parle peu dans mon parcours parce que je perds mais en même temps, c’est une phase de construction incroyable. C’est la première fois de ma vie que j’échoue. Si je n’avais pas vécu ce moment-là, je ne suis pas sûre que je gagne les élections municipales après. Et malheureusement, nous n’avons pas cette culture de l’échec en France. Je conseillerais « Les Vertus de l’échec » de Charles Pépin qui m’a clairement reconstruite.


« C’est peut-être le seul moment de mon parcours politique où j’ai fait quelque chose qui ne venait pas de moi et que je n’avais pas décidé. »

Mais qu’avez-vous appris de cet échec ?

D’abord, que je n’avais jamais eu cette ambition de me présenter aux législatives. On m’y a poussée pour X ou Y raisons. C’est peut-être le seul moment de mon parcours politique où j’ai fait quelque chose qui ne venait pas de moi et que je n’avais pas décidé. Mais j’ai en même temps beaucoup appris. J’ai reçu Christine Taubira lors d’un meeting à Colomiers. Et lorsque vous devez tenir une salle durant quarante minutes sur de la politique nationale, c’est autre chose que de parler des ombrières sur les toits des parkings. C’est d’ailleurs à cet instant que je me suis faite reconnaitre par mes paires. Mais par la suite concernant ma candidature à la mairie, j’ai vraiment beaucoup douté. « Est-ce que j’en ai la force ? Est-ce que j’en ai envie ? Est-ce que je vais y arriver ? » Pendant les élections législatives, j’avais perdu ma grand-mère, une personne très structurante dans mon parcours. Je n’avais pas pu en faire le deuil. Et c’est en partant me recueillir à pieds sur sa tombe, à 45 kilomètres de là où j’étais, que j’ai senti de me présenter. C’est pour cela que je parle d’une forme de destin. Ça s’est fait comme ça, ce n’est pas rationnel du tout. C’est cette part de notre cerveau relevant du sensitif, de l’émotion et de la perception qui m’a permis de prendre la décision. Il faut savoir saisir les signes.


Vous êtes très instinctive ?

Finalement oui. Et j’en suis très heureuse. C’est pour ça que j’accepte ce type d’entretien parce que ça me permet de mettre des mots sur des choses. J’ai tellement réprimé mon instinct, j’ai voulu le maitriser, le cacher, ça a été tellement dur. Mais aujourd’hui, je me dis que c’est une force. Je suis quelqu’un d’intelligent, je lis beaucoup, je sais vous faire une dissertation, mais ce n’est pas que ça. Il y a aussi une part d’intelligence émotionnelle qui est à prendre en compte et que les jeunes doivent prendre en compte. « Il faut aller travailler chez Airbus, il faut bien réussir sa vie » c’est ainsi que j’ai été éduquée. Il a donc fallu rompre avec une certaine éducation où il n’y avait pas de place pour l’émotion et le ressenti. Il faut que l’on offre les conditions aux enfants de pouvoir exprimer leurs émotions, parce que si vous n’avez pas de sens dans ce que vous faites, si vous n’écoutez pas ce qu’il y a au fond de vous-même, ça ne fait que des gens malheureux. Dans une société, il y a le collectif mais il y a aussi l’individualité. Et si l’individualité ne peut pas s’exprimer correctement …


Vous avez été encartée au parti socialiste et avez décidé de monter une liste ouverte transpartisane. A-t-il été facile de rassembler une liste autour de soi ?

Là oui. Il y avait un leadership et une évidence qui ont fait que j’ai rassemblé sans problème. On m’attendait là, on m’a portée et comme c’est dans ma posture d’être dans la nuance et dans l’équilibre, vous arrivez à rassembler.


« Ma place de leader, je la tiens des gens. »

Vous dites avoir un certain leadership. Comment l’avez-vous créé ?

Je dis toujours que ça vient du peuple qui m’a reconnue comme leader et qui donc aux yeux de mes paires a fait de moi un leader. C’est peut-être aussi une question de caractère et le fait que j’ai créé les conditions pour. J’aime les gens. J’entends beaucoup de moi le mot fraicheur. Je n’aime pas trop ce mot car il renvoie à ma jeunesse, mais il renvoie aussi à ma sincérité. Je ne sais pas faire semblant. Cette sincérité, cet engagement, le fait que je me bouge, les gens l’ont vu et senti. Ma place de leader, je la tiens d'eux. Et le jour où j’irai au marché et que je sentirai qu’on ne me reconnait plus comme tel et bien je sais que derrière mon équipe ne me reconnaitra plus non plus.


Et par la suite, comment se sont déroulés les premiers instants de campagne ?

Quand j’ai décidé, il n’y a plus de place pour les questions. Je savais comment gagner parce que j’avais perdu, parce que j’avais de l’expérience, parce que j’avais vu faire les autres. C’est de la stratégie. Si je suis beaucoup dans l’émotion, je suis aussi quelqu’un qui quand elle part au combat, elle part au combat. Je me pose moins de questions. J’étais en mode guerrière, cheffe de meute. On y est allé, et on a gagné.


« La plus grande méfiance vient des femmes. »

Vous êtes d’ailleurs la première femme à s’être présentée aux élections municipales de Pibrac ?

Oui. Et d’ailleurs un article de la Dépêche avait titré quand je me suis présentée « Je souhaite être la première femme maire de Pibrac ». Je n’étais pas contente qu’il ne retienne que ça parce que le fait d'être une femme n’a jamais été un argument pour moi. Mais, lors de la campagne, mon adversaire (ndlr : le maire sortant) m’appelait la gamine. Il n’a fait que m’attaquer sur ma jeunesse et ma non-expérience. On m’a rapporté que des habitants se posaient des questions par rapport au fait que j’ai 30 ans, et que je pourrais avoir des enfants. D’autres sur le fait que je sois célibataire. Encore hier, je parlais des intentions de vote aux régionales entre hommes et femmes. La plus grande méfiance vient des femmes, elle ne vient pas des hommes. Si vous êtes sympathique, intelligente et qu’en plus vous présentez bien, les hommes c’est jackpot. Les femmes d’un certain âge c’est plus compliqué. Le regard que peut porter leur mari sur une candidate, les renvoie sans doute à leur propre capacité et place en tant que femme. « Je n’ai pas osé, elle a osé. Mon mari accepte qu’une femme se présente mais dans mon foyer ça ne se passe pas comme ça. » Je ne sais pas à quoi, le fait qu’une femme se présente, les renvoie précisément mais c’est violent.


« On pense que c’est le plus beau jour de sa vie et en fait non. C’est un moment de gravité ! »

Camille Pouponneau lors de l'installation de son conseil

Vous obtenez 63,47% des voix au premier tour, comment avez-vous vécu l'instant de la victoire surtout quand on devient la première femme maire de sa commune en 2020 ?

Pas comme vous pouvez l’imaginer. On pense que c’est le plus beau jour de sa vie et en fait non, c’est un moment de gravité et non de joie. On sent la responsabilité tomber sur ses épaules dans une période forcément très compliquée. On sent tout ce que ça va impliquer sur le plan personnel. Autant j’arrive à mettre une limite entre ce que je suis au fond de moi et la fonction de maire mais pour les gens, il n’y a plus de limites. Et sur le plan psychologique, quand vous arrivez au bout d’un objectif, il faut pouvoir repartir.

Et quand vous êtes arrivée le 1er jour à la mairie, que vous êtes-vous dit ?

Je serai incapable de vous décrire mes émotions à cette période. Il faut dérouler, il faut faire les choses dans l’ordre. Vous ne vous arrêtez pas. Il faut trouver ses repères en mettant une équipe en route qui n’avait jamais fait ça dans un contexte incroyable où tout changeait tous les deux jours. Vous êtes dans l’action et vous ne réfléchissez pas. Aucune émotion. On est mode survie.


Quelles ont été vos premières prises de décision ?

J’en prends toute la journée, on m’en demande en permanence. Je suis rapide, et c’est quelque chose qui a pu m’être reproché. Finalement, le plus gros des travaux, ce qui m’a pris le plus de mon temps : c’est tout ce que ces fonctions m’ont renvoyée, et faire évoluer tous mes mécanismes que j’avais mis en place pour X ou Y raisons et qui ne marchent plus dans cette situation. Le plus dur a été finalement de me gérer. Et en tant que leader, si le leader n’est pas au clair dans ses baskets, il est clair que derrière vous perdez.

« On a rétabli du lien avec les forces vives. On a fait de la concertation sur des sujets, ce qui n’était plus le cas depuis un très long moment. »

On a commencé à mettre en œuvre notre programme mais c’est vraiment sur la méthode que l’on a travaillé. Il y a plein de choses qu’on ne pouvait pas réaliser face au contexte mais on a rétabli du lien avec les forces vives. On a fait de la concertation sur des sujets, ce qui n’était plus le cas depuis un très long moment. Nos premières réalisations ont été l’écoute et la co-construction. Ce n’est pas un projet concret mais c’est la philosophie dans laquelle on est. Et il faut en être à la hauteur parce que co-construire et guider ça veut quand même dire décider. Il faut savoir trancher.


Vous déclariez dans un précédent interview : « Lorsque vous avez besoin de la politique pour manger, vous n’en faites plus pour les bonnes raisons ». Vous aviez jusqu’alors toujours conservé une activité professionnelle en parallèle de votre mandat de conseillère départementale. Une fois maire, vous avez décidé de pas la quitter. Votre indemnité s’élève à 950 euros. Est-ce que cela correspond réellement à l’engagement que vous y mettez ?

J’ai 950 euros de la mairie et un peu plus lié à ma fonction à la métropole. Dans notre budget communal, est réservée une enveloppe aux indemnités d’élu.es de 66 000 euros annuels. Je n’ai pas voulu augmenter cette enveloppe parce que premièrement, je sais ce que ça allait impliquer politiquement étant très attachée à l’idée d’exemplarité. Et deuxièmement, j’ai voulu que tous mes élu.es aient quelque chose, des adjoints aux conseillers municipaux délégués. Par principe, idéologie et convictions, je ne revaloriserai pas mon indemnité. C’est ma faute et ma force en même temps. Je l’assume politiquement mais c’est là où je trouve que les citoyens ne sont pas toujours justes dans leurs attentes. J’ai reçu un tract de l’opposition et de l’ancien maire. C’est hypocrite. Parce que s’il recevait 750 euros, c’est parce qu’il avait gardé son travail chez airbus où il gagne entre 6 et 10 000 euros par mois. Mais par rapport à votre question, ça montre que je ne le fais pas pour l’argent. Et si je me représente, ce ne sera pas pour les avantages de la fonction.



· ACTE 3 – ALIGNEE AU PRESENT DANS UN COMBAT VERS PLUS DE JUSTICE


Finalement, quelle est la place de l’ambition personnelle dans l’ambition politique ?

Je n’ai jamais eu la réponse. Ma place est liée à l’univers. Parfois, je me pose la question de savoir si je ne fais pas tout ça pour des raisons plus personnelles. Mais je ne suis pas de ceux qui font ça pour réparer quelque chose, un égo. Si j’avais une ambition personnelle, elle serait peut-être ailleurs et autrement, et moins tournée vers les autres. Effectivement, il y a une forme de reconnaissance dans ce que je fais, c’est un moyen de prendre la place, un moyen d’exister, je ne vais pas le nier non plus. Mais en même temps, je sais que ce côté solaire voire habité si j’ose dire, je pourrais l’utiliser ailleurs.


"Je suis là où je dois être."

Comment envisagez-vous la suite de votre mandat ? Et la suite de votre carrière politique ?

Je n’ai pas la réponse à la question et pourtant je ne vous aurai pas dit la même chose il y a un an. Il y a un an, je faisais la blague : « C’est bien d’avoir une maire de 30 ans mais par contre vous allez la voir pendant un moment ». Je rigolais mais aujourd’hui je ne sais plus. Je ne suis pas dans le contrôle, il n’y a pas de plans. Je suis dans le présent, je suis là où je dois être. Et à titre personnelle, c’est une belle victoire.


« Etre une femme en politique est un handicap dans un premier temps mais une fois que vous avez prouvé que vous êtes aussi bonne qu’un homme ça devient une force. »

Quel regard portez-vous finalement sur la place des femmes en politique ?

Il y a encore beaucoup de combats à mener. Je crois que contrairement à ce qu’on nous a vendu, c’est loin d’être gagné. Il faut continuer à se battre et que l’on s’aide pour se faire notre place. Carole Delga, dit que d’être une femme en politique est un handicap dans un premier temps mais une fois que vous avez prouvé que vous êtes aussi bonne qu’un homme ça devient une force. Et je suis d’accord avec elle. La place des femmes en politique est encore celle du combat


Est-ce finalement la fonction d’élue qui influence la femme ou l’inverse ?

Les deux et ça je ne l’avais pas mesuré. Je savais que la femme influençait la fonction d’élue parce que c’est quand même ce que je suis et ce que je porte qui a fait la femme politique que je suis. Mais aujourd’hui tout ce que j’ai appris grâce à la politique et au sein de mon mandat, me nourrit énormément dans mon cercle privé. Il y a une sorte de rapport gagnant-gagnant mais aussi perdant-perdant.


« Ne vous résignez jamais ». Et je rajouterai : « Ne doutez pas ».

Quels conseils donneriez-vous aux femmes en politique ou souhaitant s’y engager ?

Je reprendrai Gisèle Halimi : « Ne vous résignez jamais ». Et je rajouterai : « Ne doutez pas ». Lorsque j’ai constitué mon équipe, j’ai choisi des personnes dont je savais qu’elles avaient quelque chose à apporter et envers qui j’avais confiance. Quand j’ai parlé aux hommes du pourquoi je les voulais, ils ont tous confirmé. Mais les femmes et quel que soit leur âge et leur expérience, leur réponse était : « Tu es sûre de ce que je peux apporter ? Pourquoi moi ?» Et ça m’a fait halluciner. Il faut qu’on arrête de douter si on en est capable. Pourquoi les hommes ne se posent jamais cette question ? Ils sont à des postes où souvent ils n’ont rien à y faire. Ne vous posez jamais la question « Est ce que je peux le faire ? », car oui vous pouvez le faire ! La question à se poser est plutôt « Voulez-vous le faire ? ». C’est une vraie question qui renvoie au sens, à l’émotion et à ce qu’on a au fond du bide. Est-ce la société, mes parents, ou est-ce que c’est moi qui veux le faire ? Je vous dis ça avec beaucoup de conviction mais je devrais aussi me le dire à moi-même.


Avez-vous pour autant conscience des possibles que vous véhiculez autour de vous à travers votre élection ?

Je me suis rendu compte de la portée et du pouvoir symbolique de la fonction de maire par rapport à d’autres de mes anciennes fonctions électives. J’ai rencontré des jeunes femmes, qui ont eu besoin à un moment donné de leur parcours de m’entendre dire certaines choses parce qu’elles étaient face à des difficultés dans leur rapport aux hommes, dans leur positionnement de femmes. Je n’utiliserai pas le mot d’exemple parce que je suis jeune et j’ai de l’humilité. Mais pour elles, de se dire que je suis arrivée là, ça leur ouvre le champ des possibles. Et ça, je l’ai mesuré ces derniers mois, avec toute la responsabilité que cela implique. Toutes les opportunités que j’ai comme la vôtre peuvent servir. Si elles tombent sur cette lecture, eh bien il faut le faire.


On a une dernière question au sein du média, « Et si les femmes politiques étaient les influenceuses du monde de demain ?

Il serait plus juste et plus bienveillant.




* système électoral dans lequel une seule personne est élue lors d'un scrutin. Il peut être utilisé soit pour pourvoir une fonction unique, soit pour élire une assemblée, en divisant le territoire en autant de circonscriptions que de sièges à pourvoir. Il s'agit d'un scrutin majoritaire. Il s'oppose au scrutin plurinominal.




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