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  • Mathilde Bourmaud

"Le langage est un vrai levier du pouvoir"

Mis à jour : juin 19


Crédit photo : Scander Aidoudi.

A l’heure où les bibliothèques peinent à réouvrir, Sarah Sauquet poursuit la démocratisation des lettres et l’ouverture d’esprit par la technologie. Sa dernière application dénommée « Un Texte, Une Femme » met en avant … les femmes, leur apport et esprit d’initiative à travers l’histoire. De la romancière à la sage-femme, de la physicienne à La salonnière, des États-Unis à Tahiti en passant par le Québec ou la Suisse, du roman aux mémoires en passant par les lettres et essais, on y apprécie la diversité des autrices, textes et thèmes abordés.

Une application créée entre mère et fille et réalisée en partenariat avec Folio et l'Association Française du Féminisme.


Entretien fleuve avec la fille, Sarah, une engagée des lettres et bien plus !


A vous lire et vous suivre, ma première question sera la suivante, avez-vous la nostalgie des salons littéraires ou le regret de ne pas les avoir vécus ?

Pas du tout dans la mesure où ma pratique de la littérature est avant tout solitaire. Bien-sûr que lorsque je lis un livre, j’aime échanger autour, mais j’ai envie de dire que mon salon littéraire c’est ma salle de classe et mes élèves. En revanche, lorsque je préparais « Un texte, une femme », j’avais une vision disons surannée des salons. Mais en fait, il y a énormément de femmes écrivant sur les salons qui ont montré que c’était des lieux de pouvoir, des lieux d’affirmation pour les femmes. Je le devinais, mais je m’en suis vraiment rendue compte à travers mon travail. Et cette application, c’est aussi un moyen de montrer ce qu’étaient les salons, de repositionner le pouvoir des femmes dans l’histoire.


Vous parlez de pouvoir. A juste titre, quel a été le pouvoir de la littérature dans votre parcours ?

Le pouvoir de la littérature est pour moi fondamental. Je suis née avec des soucis de santé assez importants dès la naissance. Et comme j’avais un parcours assez médicalisé et que je n’étais pas en pleine possession de mes moyens physiques, la littérature a été une vraie fenêtre sur le monde.


Vous a-t-on mis les livres dans les mains, ou êtes-vous allée les chercher de manière très instinctive ?

On a toujours lu chez moi, il y avait plein de livres. Mais je suis devenue une très grande lectrice assez vite. La chance que j’ai eu c’est d’avoir une grand-mère maternelle assez exceptionnelle qui m’a fait découvrir les livres de L’Ecole des Loisirs. Cela m’a beaucoup aidée. Et puis, je suis née en 1983, à une époque où l’on faisait de grands films et où les classiques étaient adaptés. J’ai donc grandi avec La Gloire de Mon Père et Le Château de ma Mère, puis Germinal. Mes souvenirs de lecture sont aussi cinématographiques.

Pendant longtemps, j’ai joué du piano mais les livres ont fini par prendre toute la place et par m’aligner complètement. J’adore apprendre, je suis très contemplative et c’est un rythme qui me convient très bien. Je vis le grand amour avec la littérature. Elle sera toujours là, le livre sera toujours là. Je lis de tout, je n’ai aucun snobisme, ni aucune chapelle – c’est un pouvoir d’évasion extraordinaire.


Lors de votre passage à TEDxChampsElyséesWomen, vous parlez de l’intention de démocratisation de la littérature, vous êtes également professeure de lettres mais aussi auteure de plusieurs livres et créatrices d’applications. Est-ce trois métiers pour une même ambition ?

Totalement. On pourrait penser que c’est totalement dispersé, mais en fait ça se complète. Qu’il s’agisse d’enseigner, de transmettre, d’animer une communauté digitale ou d’écrire, mon envie est de donner envie de lire les classiques. De les rendre accessibles, de montrer leur intemporalité, leur universalité. Je reste persuadée que si on ne rentre pas dans un classique, c’est qu’on n’en a pas la bonne clé. La façon dont va être présenté un livre peut tout changer. Si je prends par exemple Tartuffe - une de mes œuvres préférées - c’est l’histoire d’un manipulateur qui s’introduit dans une famille. Et la dépossession du pouvoir, la façon dont elle est analysée, je trouve cela passionnant. Donc, j’aime trouver la clé de voute pour rentrer dans un texte.


Je ne suis pas sûre que la littérature change le monde en revanche je pense qu’elle nous change nous.

A vous entendre, on a cette impression que votre mission est d’élever la société au sens pédagogique comme spirituel du terme ?

Oui, la littérature permet ça. Mais je ne fais pas non plus partie des gens qui sacralisent la littérature. Je ne suis pas sûre que la littérature change le monde en revanche je pense qu’elle nous change nous. J’essaie souvent d’expliquer à mes élèves que lorsque l’on manie bien les mots, on a une forme de pouvoir, on peut être alignée avec soi-même. Je leur dis souvent : « Que vous n’aimiez pas la littérature, où que je n’arrive pas à vous faire aimer la littérature, tant pis. Ce que j’aimerais au moins, c’est que vous arriviez à vous exprimer clairement ». Le vrai levier du pouvoir et de l’élévation, plus encore que la littérature, c’est le langage !


Le vrai levier du pouvoir et de l’élévation, plus encore que la littérature, c’est le langage !

Avant votre dernière application « Un Texte, Une Femme » vous avez créé six premières applications. Pourquoi, aujourd’hui une application pour les femmes ? Est-ce dans cette volonté d’enrichir l’histoire en privilégiant cette fois l’apport / le regard des femmes ?

J’ai eu l’idée de l’application en août dernier. Elle m’est apparue tout d’un coup. Si cela m’a semblé évident, je me suis demandée pourquoi je n’y avais pas pensé plus tôt. J’aime à penser que toute la réflexion sur #metoo et tout ce qu’on entend depuis deux, trois ans sur les femmes et le féminisme a forcément trouvé un écho en moi. J’ai souhaité mettre en avant les femmes de divers horizons, pas uniquement les femmes de lettres. Je voulais faire appel à une connaissance plus large en mettant en avant des femmes peintres, médecins, journalistes. Des femmes qui avaient écrit. Il fallait qu’il y ait une trace écrite de leur parcours.

J’ai d’ailleurs pu mesurer à quel point les femmes avaient dû se battre pour écrire. Au 19ème siècle, les femme de lettres étaient uniquement issues de la noblesse, des femmes souvent soutenues par leur père, ou alors des femmes pour qui leur sœur se sont sacrifiées. Certaines ont pu ne pas se marier et se consacrer à leurs travaux parce que leurs sœurs s’étaient mariées.


A cette époque, le langage et l’écriture étaient très importants pour les femmes. Elles passaient à l’écrit par besoin de se justifier.

A cette époque, le langage et l’écriture étaient très importants pour les femmes. Elles passaient à l’écrit par besoin de se justifier. Je vais vous donner un seul exemple qui m’a énormément marquée. Au 17ème siècle, la sage Louise Bourgeois a accouché la Grande Mademoiselle dont la mère Marie d’Orléans est morte en couche. Les médecins qui étaient tous des hommes y ont accusé Louise Bourgeois qui a dû écrire un livre dans lequel elle se justifie. Presque tous les ouvrages que j’ai lus de femmes notamment peu connues commencent par une préface ou une introduction expliquant « je suis unetelle », « je prends la plume parce j’ai fait … ». C’est une perpétuelle justification.


C’est une perpétuelle justification.


Vous parlez de transmission depuis le début à travers le rôle de votre grand-mère. Cette appli et les précédentes ont été créées en collaboration avec votre maman ingénieure ?

Ma maman est une scientifique mais aussi une très grande lectrice. Et tout a démarré en 2009, lorsque j’ai offert aux membres de ma famille une anthologie littéraire personnalisée. Ce cadeau que j’ai fait un peu rapidement avec la photocopieuse du lycée avait énormément plu. Deux ans plus tard, en étant passé à mi- temps pour des raisons de santé, ma mère qui voulait à la fois travailler avec ses enfants et me changer les idées, m’a soumis l’idée de faire une version numérique de mon anthologie. A l’époque ça n’existait pas du tout. Ma mère est une vraie ingénieure, elle a toujours 15 000 idées. Elle a tout de suite vu comment on allait construire les applications, l’usage qu’on allait en faire. Je me suis laissée porter. Et après six mois de travail, on lançait notre première application en 2012. Ce qui est très émouvant, c’est qu’on s’est encore plus redécouvertes. Un choix de texte dit beaucoup de nous. Donc je pense qu’à travers les textes mis en avant dans l’application, elle a posé un autre regard sur moi, comme moi j’ai posé un autre regard très admiratif sur elle.



La transmission des mémoires des femmes d’hier peut-elle sauver la condition des femmes d’aujourd’hui ?

La transmission est très importante. Je pense qu’il est important de se trouver des modèles - pas forcément familiaux - auxquels se raccrocher. J’ai grandi avec Régine Déforges qui m’a toujours émue et que j’ai trouvé d’un courage inouï. Mais il y a beaucoup d’autres femmes que j’adore. Je suis très attentive aux femmes. Ce sont des sources d’inspiration qu’on peut s’approprier soi-même. Et c’est justement l’objectif de l’application Un Texte, Une Femme. Les textes proposés sont très éclectiques. L’autre jour, j’y proposais Louise Michèle et le lendemain Madeleine de Scudéry.


Votre application se positionne-t-elle contre l’idée d’une essence masculine de l’histoire littéraire – que beaucoup peuvent être tenté·e·s de prendre pour l’essence même de la littérature ?

Pas du tout, si ce n’est que je constate un manque de soutien de la part des hommes. On a beaucoup d’autrices étrangères qui ont principalement été traduites par des femmes. Je suppose que les hommes ne s’intéressaient pas assez à ces femmes là pour dénier vouloir les traduire.

Je n’ai pas envie d’être dans le conflit. En étant professeure, j’ai tendance à privilégier les auteurs masculins parce qu’ils sont plus nombreux. Par exemple, entre un roman de Victor Hugo et un roman de Georges Sand, je vais choisir le roman de Victor Hugo. J’adore les Lettres de Georges Sand, mais je ne suis pas sûre qu’elle soit une très grande romancière. Donc la qualité du texte va primer. Si je fais étudier des textes de femmes, ce n’est pas un moteur en soi. Je ne veux pas rentrer dans cette exclusivité-là.

Mais si je ne fais pas étudier des œuvres de femmes, je pose toujours la question de la vision de la femme dans le livre. J’amène d’ailleurs mes élèves femmes à prendre la parole en classe. Je les encourage. Et ce que j’apprécie, c’est qu’elles s’expriment de plus en plus. On n’a pas besoin de faire étudier des femmes pour avoir un enseignement féministe !


On n’a pas besoin de faire étudier des femmes pour avoir un enseignement féministe !


Pour autant, il y a encore peu de femmes de lettres aux épreuves littéraires du baccalauréat. Des épreuves où sont toujours convoqués les mêmes …Victor Hugo, Albert Samain, Jules Verne ou Michel Serres ?

En 2018, l'amour était au programme du bac de français des L, à travers trois femmes et leurs œuvres sur l'amour, comme si elles n'écrivaient que sur l'amour. Ce même thème était également au programme des classes préparatoires scientifiques (où il y a beaucoup de garçons). Mais il n'y avait aucune femme. Parfois à trop vouloir bien faire, on reste malgré tout dans les stéréotypes.

D’où l’idée encore une fois dans mon application de mettre en avant des femmes qui ont écrit sur tous les domaines telles que Marie Currie, Sarah Bernard qui fait rouvrir le théâtre de l’Odéon pendant La Commune. Ce sont des femmes qui ont fait des choses et que l’on peut prendre pour modèle.


Y-a-t-il une écriture féminine ?

C’est une question qui m’a passionnée pendant mes études et c’est aussi ce que je voulais montrer dans mon application. Je ne crois pas du tout en une écriture féminine. Quand vous lisez Frankenstein de Mary Shelley et Les Hauts du Hurlevent d’Emily Brontë, en même que vous pensez que les femmes n’écrivent que des choses très doucereuses ou très compliquées, on ne se dit jamais que c’est écrit par une femme. Pareil, si vous lisez Emily Dickinson avec son style très brut. Je n’aime pas du tout cette idée d’une écriture féminine. Il y a des auteurs précieux du 17ème siècle qui écrivent d’une manière extrêmement ampoulée. Si on est formaté par son époque, on ne l’est pas du tout par le genre.


Si on est formaté par son époque, on ne l’est pas du tout par le genre.

Quel texte et son autrice serait à lire aujourd’hui en rapport à cette situation extraordinaire de confinement et post confinement que nous vivons ?

Dans l’application, il y a une autrice que j’aime beaucoup, Madeleine Pelletier. Elle est la première psychiatre de France. Elle avait un style très androgyne, elle se baladait dans la rue avec un revolver. Elle a beaucoup écrit, entre autre, sur le regard que l’on porte sur les femmes célibataires. Et elle explique qu’être célibataire en 1926, c’est devoir rester chez soi, ne pas pouvoir aller au café. Il y a notamment un passage que j’adore qui dit « que penseraient les voisins, que penserait la concierge ? ». C’est un texte sur la liberté. Madeleine Pelletier y explique l’enfermement psychologique que vivent les femmes célibataires. Un texte qui fait miroir à la solitude du confinement que tout le monde à pu vivre, comme du regard extrêmement violent que l’on pose encore aujourd’hui sur les femmes célibataires.


Une définition de l’ambition à travers un texte et son autrice ?

Il y a une femme que j’aime beaucoup qui est la journaliste Séverine, soutenue à ses débuts pas Jules Vallès. Elle a couvert beaucoup d’évènements et notamment l’affaire Dreyfus. Au début, elle était anti-dreyfusard, allant même jusqu’à refuser de rencontrer la femme d’Albert Dreyfus. Et puis finalement, à force de travail, elle a découvert et redécouvert l’affaire Dreyfus, (ndlr : elle se rangera aux côtés de Zola et adhère à la Ligue des Droits de l’Homme). Et dans l’application, il y a un texte où elle explique comment elle a changé d’avis. Je trouve cette manière de s’expliquer, très réjouissante. J’aime cette idée que l’on peut changer d’idée, que l’on a le droit de se tromper. J’aime cette idée d'honnêteté intellectuelle.

Elle fut aussi une femme de terrain. Séverine s’est déguisée en ouvrière pour un reportage sur la grève menée  dans une  raffinerie parisienne. Puis, après que des mineurs aient péri dans un coup de grisou, elle est descendue, en costume de mineur au fond de la mine. (Ndlr : à noter que par la suite, Sévenire ouvrira une souscription pour aider les familles des victimes, ce qui lui vaudra dans la presse réactionnaire le surnom de Notre Dame de la Larme à l’œil).


J’aime cette idée d'honnêteté intellectuelle


Votre définition de l’ambition ?

L’ambition est un luxe, que l’on peut se permettre une fois que nos besoins élémentaires sont assurés. C’est aussi le souhait d’être aligné et d’être en accord avec soi-même ! Que nos actions correspondent à qui nous sommes ou voulons être.



L'application Un Texte Une Femme est téléchargeable :

- sur Android : http://bit.ly/2TCUIMz

- sur iPhone : https://apple.co/2TfeXRH


En s’y abonnant, on y reçoit chaque jour sur son téléphone ou sa tablette (iPad) un texte qui parle des femmes, et qui est écrit par une femme engagée, connue ou méconnue. De la romancière à la sage-femme, de la physicienne à La salonnière, des États-Unis à Tahiti en passant par le Québec ou la Suisse, du roman aux mémoires en passant par les lettres et essais, on apprécie la diversité des autrices, textes et thèmes abordés. Le plus, chaque texte est contextualisé, et accompagné d’une biographie de celle qui l’a écrit.

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