Clémence Guerrand : « La musique n’oppose pas, elle invite à accueillir et à rassembler. La musique n’a pas de genre »

20 Jun 2019

 

Elle aurait pu être juge d’instruction, elle est devenue pianiste concertiste. Elle aurait pu aussi être cheffe d’orchestre, mais l’esprit commun de l’époque lui ôtant tout image du rôle modèle féminin qu’elle tentait de toucher du doigt, elle a revu ses ambitions. Un temps, seulement. Femme d’espérance (plus que de combat), elle a fondé, à 36 ans, MAWOMA, le premier concours mondial itinérant mettant à l’honneur les femmes cheffes d’orchestre. Une façon comme dans bien d’autres domaines, de briser l’anathème de la supposée incapacité des femmes à exceller, là où tant d’hommes pensent pouvoir être les seuls à briller. Rencontre avec Clémence Guerrand. 

 

Au café « Le Petit Suffren »  non loin des bureaux qui accueillent toute l’équipe de Mawoma, Clémence Guerrand s’excuse de son retard avec insistance. Un précédent rendez-vous est venu perturber son emploi du temps méthodiquement géré. On pourrait dire que dans sa personnalité qui dépeint sur son quotidien, tout est une question d’élégance et de respect. D’une certaine mesure, d’une juste mesure ou peut-être plus d’une question de justesse … voire de justice dans la vie comme dans la musique classique, univers dans lequel elle évolue depuis une trentaine d’années. Cette musique qui a façonné sa vie et qui porte à elle seule cet universalisme dans le langage. Ce langage qu’elle a su apprivoiser avec le cœur depuis son enfance. 

 

 

Une question d’évidence…

Ou plutôt de transmission. A 3 trois ans, alors que ses pieds ne touchent encore les pédales d’un piano, Clémence se prend à vivre déjà de musique. Son grand-père est pianiste. Il écrit aussi, compose, arrange pour Jacques Brel. Il lui apprend surtout à apprivoiser les notes. « A cinq ans, mon grand-père me mettait dans une chambre, et tant que je ne savais pas ma partition par coeur, je n’allais pas au piano. Il m’a fait travailler avant tout ma mémoire auditive et visuelle ». De cette rigueur en nait une passion et une maitrise de son instrument. Tant que Clémence développe sa relation, ce rapport quasi charnel avec son piano, elle remporte les concours et les premiers prix. Comme l’évidence d’un don musical qui se transmet de génération en génération.  

 

Mais parfois, on a besoin d’apporter de la nuance face à l’évidence. Prendre du recul. Un temps. Clémence en prend aux portes de l’adolescence. A ses 12 ans, elle finit par prendre le piano en grippe. A trop être dans l’excellence et l’exercice des concours, elle en redoute le principe de la notation et du jugement. Un malaise qui l’amènera à quitter l’école à ses 16 ans. 

 

Mais dans cette quête de sens qu’est l’adolescence, le piano revient comme une évidence. Après cinq ans loin des partitions, la jeune fille n’a alors plus une minute à perdre. Il n’est plus question de nuance, si elle veut vivre de son instrument. En parallèle, d’une carrière d’opticienne – de quoi gagner sa vie -  elle a repris le chemin du conservatoire d’Avignon le soir, puis celui de Marseille pour deux ans en cycle de perfectionnement. Un emploi du temps, qui fait appel à sa précision et son exigence, innées ou travaillées. Du matin au soir, elle nourrit et fait grandir son rapport au piano, comme une sorte de syncrétisme avec son instrument. Bernard D’Ascoli, Bruno Rigutto, Roland Conil, ses professeurs qu’elle admire, ne cesseront de lui en apprendre les rouages. Leur engagement et sa ténacité finissent par payer. Elle intègre l’école supérieure de Piano puis devient pianiste concertiste. 

 

 

« A l‘époque, je me suis dit : laisse tomber, ce n’est pas la place des femmes ».

 

Aux premières loges 

Etre pianiste concertiste comme être aux premières loges de la vie de chef d’orchestre. Ce métier qu’elle a visé, petite, pour elle, mais qu’elle a du remiser au fond de ses ambitions par manque de rôles modèles féminins. « A l‘époque, je me suis dit : laisse tomber, ce n’est pas la place des femmes ». Face à cette fonction stratégique de l’orchestre, elle prend, à présent adulte, pleinement conscience des failles de la musique classique. Des failles construites sur le mythe du grand Maestro du XXème siècle. « Herbert Von Karajan, Bruno Walter n’ont fait qu’installer le fait que seuls des hommes pouvaient être à la tête d’orchestres ». Et les chiffres parlent d’eux-mêmes, ils ne sont pas un mythe : seuls 4% des chefs d’orchestre sur la scène mondiale sont des femmes.

 

« Quand on pense que certains orchestres on refusé d’être dirigé par des femmes, on se dit que ce n’est pas au conservatoire qu’on apprend ça. C’est une question de mentalité générale qui dépasse le cadre de l’enseignement »

 

Une suprématie masculine en lien avec les clichés sexistes que la musique véhicule depuis longtemps. Comme le fait que la vie d’une femme avec ses contraintes familiales ne soit pas compatible avec une vie de voyages qu’impose une carrière de chef d’orchestre ou encore celui que les femmes ne soient pas physiquement aptes à endosser la direction d’orchestre. Une argumentation qui ne tient pas pour la musicienne. « C’est la même chose quand on est pianiste ou violoniste. A travailler douze heures par jour, j’avais des tensions dans le dos, des ampoules sous les doigts, des tendinites, des crampes dans les bras et les mollets. On ne supporte tout simplement pas que la femme soit aux commandes ». Des clichés qui prennent naissance dans la société en général plus qu’au conservatoire. « Quand on pense que certains orchestres on refusé d’être dirigé par des femmes, on se dit que ce n’est pas au conservatoire qu’on apprend ça. C’est une question de mentalité générale qui dépasse le cadre de l’enseignement ». D’ailleurs, si les femmes sont nombreuses au conservatoire, elles le sont beaucoup moins ensuite : 50% contre 5% de cheffes d'orchestre dans le monde. 

 

Mawoma : dans l’espérance plus que dans le combat

A trop voir la faille, ou entendre la fausse note, on en vient à vouloir la colmater ou la rejouer. Face à ce constat Clémence s’est donc éprise d’une mission vers le changement : « Je ne suis pas une justicière mais je déteste l’injustice. Elle me remplit de tristesse et me fait me renfermer sur moi-même. Je n’en sors jamais indemne ». En 2017, elle se lance alors dans la création du premier concours international itinérant de femmes cheffes d’orchestre. En révélant ces femmes talentueuses, ces talents encore cacher, l'ambition de MAWOMA  est d'inspirer la jeune génération, et de rééquilibrer l'écosystème en abordant la question des inégalités de genre. « Je fais ma part. C’est un projet de don de soi tout en étant un projet collectif et nécessaire. Quand on se donne la main, on est dans le lien. Et c’est ici que l’espérance s’inscrit ». L’espérance plus que le combat. Car pour Clémence, c’est bien l'espoir mêlé à la gratitude qui permet d’abattre l’impossible.

 

Depuis, notre rencontre, Mawoma s’est envolé, en avril dernier, à Vienne, la capitale mondiale de la musique, pour la première

 

étape de son concours : européenne. Au Musikverein, salle prestigieuse, trois femmes cheffes d'orchestre étaient en lice. Accompagnées par la formation de Vienne, Simone Menezes (Italie) Vanessa Benelli Mosell (Italie) et Johanna Malangré (Allemagne) ont fait part de leur talent et de leur audace. Et c’est Johanna Malangré, tout juste trente ans, qui a été sélectionnée pour la grande finale en 2020. 

 

Mettre à l’honneur des femmes cheffes d’orchestre est aujourd’hui une question de nécessité dans la transmission comme une étape de transition vers un monde plus juste. Aux plus frileux sur la question de la discrimination positive, Mawoma a pour ambition, à plus long terme, que ce concours puisse être mixte et de parité. « La musique n’oppose pas, elle invite à accueillir et à rassembler. La musique n’a pas de genre », persiste Clémence Guerrand.

 

Diriger et non dominer, telle est la nuance et la richesse de l’ambition que souhaite apporter Clémence Guerrand dans la musique classique.

 

La prochaine étape se déroulera entre Los Angeles, Johannesburg, Sidney, Tokyo et Rio. Pour suivre l’itinéraire de Mawoma et découvrir les femmes cheffes d’orchestre mises à l'honneur : https://mawoma-awards.com/.

 

 

 

 

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