Cécile Pasquinelli Vu-Hong : « Si la maladie a bouleversé mon quotidien et mis en perspective ma propre disparition, elle a aussi été un catalyseur »

 

Comment ma curiosité n’en était pas encore arrivée jusqu’à elle ? Jusqu’à cette femme : Cécile Pasquinelli Vu-Hong, fondatrice de Garance, marque française de lingerie postcancer du sein. Sa découverte, je vous l’avoue, s’est faite à la lecture d’un dossier de presse. De ceux que vous recevez dans votre boite mail, en lien ou non avec votre démarche. La démarche de réaliser « des portraits de femmes qui tiennent debout », comme déclarait Agnès Varda à propos de la sienne. A en lire quelques lignes du communiqué - certaines brossées de sa main - Cécile Pasquinelli Vu-Hong est à l’évidence de cette trempe. De celles qui tiennent …à faire preuve de vie alors que la sentence médicale vient bouleverser les repères comme dans un jeu de quilles. De celles qui tiennent à transformer la frustration en ambition quand cette première vient les déposséder de leur libre arbitre. Si jusqu’à ce jour, ma curiosité n’en était pas encore arrivée jusqu’à elle, mon intention à la lecture de ce mail, était à présent de partir à sa rencontre pour ainsi approfondir les traits d’un portrait tout en vivacité que j’avais alors commencé à esquisser.

 

 

De part son esprit et son histoire, nul ne pourrait le nier : Cécile est une résiliente. Ses mots justes et tempérés laissent entrevoir une certaine expérience de la vie, de sa capacité à l’organiser ou, à l’inverse, d’en déjouer ses mauvais tours. D'une profonde envie d'en combler les vides, d’en pallier les manques. Bref, d’avancer coûte que coûte. Pour soi et pour les siens. Mais surtout pour toutes les autres femmes touchées, comme elle, par le cancer du sein. Le cancer du sein et ses nombreuses conséquences…en cascade.

 

 

Une dernière frustration pour déclic

Pour faire parler son ambition, il suffit, dit-on, de tendre l’oreille à sa petite voix intérieure ou bien dans le cas précis de Cécile Pasquinelli Vu-Hong, de prendre en compte ses sentiments. Ici, sa frustration, pour la transformer (plus que la refouler) en moteur. Cette frustration qui est venue l’envahir un jour d’été 2010, au bord de la piscine, après son ablation du sein. Coiffée d’un foulard et vêtue d’un maillot de bain médical aux larges bretelles et aux motifs peu saillants, Cécile réalise que les effets de la maladie sont bien plus pervers qu’annoncés. Ou le fossé, qu’ils creusent, bien plus large qu’il ne veut y paraître. A observer autour d’elle, les femmes – en naïades - jouant de leurs cheveux encore humides et portant un maillot qui souligne leur silhouette et leur décolleté, Cécile se sent laide. Le cancer a fini par prendre, bien plus que son corps, sa féminité.

 

« A force de mettre du rose partout en octobre, le public n’a plus la perception de ce que sont les traitements et les chirurgies. On entend trop souvent : 'Ah c’est un cancer du sein, ça ira, tu vas en guérir'. Oui et c’est formidable, mais à quel prix ? ». Car après son sein, ses cheveux, ses cils et sourcils, c’est sa coquetterie que le cancer lui a chapardé, dérobé. Pour cacher sa prothèse externe, Cécile n’a pas eu d’autre moyen que devoir acheter, en pharmacie, ce maillot de bain si mal taillé qu’il lui en ferait un col roulé. « Avec ma prothèse, j’avais du revoir toute ma lingerie. Et dans les modèles que l’on me proposait, je ne me reconnaissais pas. Quelque soit la définition de la féminité, ce n’était pas la mienne ! ».

 

« Quelque soit la définition de la féminité, ce n’était pas la mienne ! »

 

Bien plus que sa féminité et sa coquetterie, c’est finalement son libre arbitre, comme une partie de se personnalité que son cancer a grignoté en même temps qu’il se déclarait. Une prise de conscience pour un déclic. Et si Cécile créait une marque de sous-vêtement qui permette aux femmes, comme elle, de trouver et choisir, lingerie et maillot de bain qui leurs fassent plaisir, et dans lesquels elles puissent aimer se regarder. « Si ce n’était pas possible pour moi à ce moment-là (le temps de créer Garance), ce serait possible pour les autres ». Cécile, ou comment faire d’une frustration, un moteur pour contrer, à son niveau, une certaine fatalité qu’imposerait la maladie ! Une fausse fatalité, puisque celle-ci est non irrévocable ! 

 

 

La rupture biographique

Non irrévocable…à l’inverse du protocole médical qui, lui, s’est imposé depuis plusieurs mois et impose dans son sillon tant d’autres subtilités. Du soir, où elle a ressenti comme deux grains de riz au niveau du décolleté lorsqu’elle l’effleure, à l’annonce de l’inaudible : le cancer du sein a changé tant le cours, que son regard porté sur sa vie de quarantenaire. « La maladie a bouleversé mon quotidien et mis en perspective ma propre disparition. ». Un coup de massue qui dure … le temps d’être prise en charge. De ses repères volés en éclats, Cécile s’accroche désormais au protocole envisagé, aux prochaines étapes définies par le chirurgien : l’opération, le traitement, les séances de chimio … et ses effets secondaires. Comme des balises posées ici et là pour l’informer de ce qui devrait se passer. Des balises auxquelles Cécile ne peut que se fier, plus que les maîtriser. « J’avais le sentiment de ne plus contrôler ma vie. » Son agenda est à présent aux mains d’une équipe médicale qui y glisse les rendez-vous et séances de chimiothérapie. Un agenda auparavant si librement maitrisé.

 

« J’avais le sentiment de ne plus contrôler ma vie. »

 

Car bien avant l’annonce de son cancer du sein, Cécile est de ce genre d’électron pris dans cette spirale : « Cette ambition globale qui est celle de devoir tout gérer et où chaque chose a sa place ». Cette vie d’avant réglée comme du papier à musique entre les enfants, la famille et son poste de responsable marketing. Un cadre dans lequel Cécile maîtrise aussi chaque ambition qui viendrait lui friser le nez, le cœur ou la raison. A la prise de risque entrepreneuriale, Cécile s’est essayée à chacune de ses grossesses. Trois enfants, trois filles, trois projets : un site de mariage, une crèche et un dernier dont elle ne sait plus véritablement l’objet. Trois ambitions savamment développées en parallèle de son métier mais qui ne voient finalement pas le jour. A chaque fois, Cécile revient à pieds joints dans sa zone de confort, sa fonction de cadre. « J’avais le sentiment de ne pas être reconnue. J’avais le sentiment de pouvoir donner plus mais …»

 

Mais le temps n’était pas encore venu. Ce temps pour pleinement se lancer comme la majorité de sa famille, entrepreneuse dans l'âme (ou l'adn) depuis sa grand-mère, commerçante vietnamienne. « La maladie a été une sorte de catalyseur ». Comme si le cancer du sein l’avait finalement mise devant le fait accompli : ce pourquoi, elle se devait d’être ou de faire. « C’est son évènement qui m’a permis de sortir de mon quotidien. J’étais tellement obligée de sortir d’un espace temps prédéfini avec mon emploi du temps bien cadré, qu’il a fallu que je me réorganise. Et est née Garance». Plus que du plomb dans l’aile, le cancer et son traitement de deux ans, auront mis Cécile sur la voie, de son existence tout en résilience.

 

Garance est finalement née en 2012, deux ans après l’annonce de sa maladie. Dans cette minute là, entre sentiment de vide et frustration. « C’est la seule chose que je pouvais contrôler, décider et faire quand je le voulais. C’est pour ça que je l’ai initiée.» Initier, comme tout reconstruire avec ses nouveaux yeux, ce nouveau regard porté sur la vie … et sur ces femmes atteintes du cancer du sein. Ces femmes, qui seront les premières à convaincre. Les convaincre qu’elles ont le droit de se faire plaisir. Et surtout, les convaincre de l’image que le miroir leurs renvoie. Les convaincre de leur féminité, malgré une opération et un corps abîmé.

 

Au nom d’une ambition féminine : rendre visible, l’invisible

Garance, comme le prénom, entre caractère et de douceur, est aujourd’hui la seule marque française de lingerie fine dédiée aux femmes touchées par le cancer du sein. Les parures sont féminines et délicates, pensées avec et pour les femmes. Elles garantissent un maintien sans armatures ni baleines avec des poches discrètes pour héberger des prothèses mammaires. Les femmes les retrouvent sur internet (https://www.garance-paris.com) ou dans les points de vente de la marque. Au Monoprix mais aussi dans sa propre boutique du 13 ème arrondissement de Paris. Un lieu où Cécile accueille, conseille, écoute et partage avec ces femmes… pour voir se dessiner, à nouveau, un sourire sur leur visage. La réconciliation avec son propre corps passe aussi par cette étape : celle de pouvoir s’offrir une jolie parure soulignant à nouveau sa beauté, ses formes, sa singularité.

 

Entreprise solidaire d’utilité sociale, Garance c’est aussi un fort engagement sociétal : celui de rendre visible, l’invisible. A travers sa marque, l'ambition de Cécile est aussi de changer le regard que porte la société sur les femmes atteintes d’un cancer du sein. Mais surtout leur propre regard porté sur leur corps. Et parce qu’il est plus facile de s’aimer quand on se voit dans les magazines, Cécile va jusqu’au bout de sa démarche en révélant ces femmes, leurs corps et leur combat dans les médias. Elle leurs propose d’incarner la marque, sans fards ni artifice. Des femmes de tous les jours touchées par un cancer du sein. Pas de mannequin ni aucune retouche. « La féminité est multiple et nous la défendons quelle qu’elle soit ».

 

Pour faire avancer les droits de survivors comme elle, Cécile s’engage également sur d’autres sujets : elle intervient, entre autre, auprès des grandes entreprises pour les sensibiliser à la reprise du travail après un cancer.

 

Dans cette entreprise d’une seconde vie, Cécile, a mis au cœur de son ambition : la reconstruction. Sa propre reconstruction au service de toutes les autres. Une ambition qui lui a valu la distinction de « Chevalier de l’ordre du mérite ». Un titre qui l’attend et qu’elle se verrait bien offrir à sa grand-mère de 101 ans, cette autre entrepreneuse de caractère. 

 

https://www.garance-paris.com

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