Alma Guirao : « On ne s’est pas trompé sur l’élan de solidarité et citoyen, mais aujourd’hui on veut aller plus loin »

26 Mar 2019

 

 

 

HandsAway, vous avez certainement entendu parler de cette application et de sa campagne de lancement Bande de Bites lancée en janvier 2018. Bien plus qu’une application, HandsAway est aujourd’hui une communauté de 40 000 personnes regroupées pour lutter contre les agressions sexistes et sexuelles subies dans la rue et les transports en commun. 40 000 : un chiffre marqueur de réussite dans la prise de conscience mais l'association veut aller plus loin dans l’impact et le service rendu. Aujourd’hui, HandsAway lève des fonds pour créer une carte interactive des lieux où les victimes d’agressions peuvent trouver de l’aide. Rencontre avec sa présidente visionnaire Alma Guirao et son équipe d’engagées : Lucile Dupuy, cheffe de projet et responsable du développement et Léa Thuillier, responsable des partenariats et de la communication.

 

 

 

Avant de revenir sur HandsAway, j’aimerais connaître ta perception de la place de la femme dans la ville. Comment t’y sens-tu ?

Alma Guirao - Si je me déplace quotidiennement en transport en commun ou à pied, prendre le dernier ou premier métro est pour moi inimaginable. Je l’ai fait plus jeune, et suite à de nombreuses agressions sexistes et sexuelles subies, j’ai adapté ma manière de me mouvoir comme ma tenue vestimentaire pour éviter de subir des réflexions. Me rendre invisible.

La place de la femme dans la ville n’est donc pas assez sécurisée. L’espace urbain en journée convient aux deux sexes mais dès que l’on dépasse une certaine heure, le soir, la sensation change. La nuit peut inquiéter. On a l’impression que les loups-garous sortent. Je ne dis pas que les agressions s’arrêtent entre 9 et 18 heures, mais trouver des alliés, c’est plus simple en journée. D’ailleurs avec Handsaway, on voit que c’est sur les trajets travail – domicile et le soir plus particulièrement, qu’il y a le plus d’agressions sexistes et sexuelles.

 

Tu dis avoir été victime d’agressions sexistes et sexuelles dans l’espace commun. Est ce que c’est la fois de trop qui t’a amenée à avoir cette prise de conscience et cette ambition de créer HandsAway ?

A.G - J’ai été victime un nombre incalculable de fois. Que ce soit des insultes : « salope », « t’es bonne », « viens me sucer », ou encore des regards insistants qui mettent extrêmement mal à l’aise, des sifflements, des frottements. Une fois, un homme dans le métro, sur une ligne 4 bondée, m’a sorti son sexe. Personne n’a réagit, j’étais sidérée. C’était la fois de trop ! Ce n’était pas un relou, c’était pire que ça ! Et c’est suite à cette agression, que j’ai décidé en tant que femme et en tant que citoyenne, de réagir !

 

HandsAway, c’est finalement une prise de conscience individuelle devenue collective ?

A.G - Il y a toujours ce sentiment de culpabilité qui vient suite à une agression. On se demande : « Pourquoi ça m’arrive ? », « Est ce que j’ai laissé telle opportunité à tel homme d’avoir tel regard ou telle insulte ou encore attouchement à mon encontre ? ». Et puis je me rendais compte, que lorsque ça m’arrivait, j’en parlais toujours de manière hyper succincte. « Y a encore un relou, qui m’a saoulée », et ça s’arrêtait là. C’était tellement devenu quotidien que ça devenait banal. On n’avait pas cet état de sidération sur ce que l’on était en train de vivre, subir.

 

J’ai donc commencé par créer des réunions dans des bars avec des anonymes et des potes, hommes et femmes pour parler du harcèlement. Et en posant cette question : « Est ce que ça vous est arrivé d’être harcelée ? », j’ai réalisé que c’était le quotidien de tout le monde ! Ces réunions, était une façon d’acter les choses. De dire, non ce n’est pas normal ! On était en janvier 2016.

 

Tu as donc commencé à travailler sur l’idée de HandsAway, et dès le départ c’était une application ?

A.G - Oui. Il fallait que ce soit numérique. S’il y avait certaines associations qui existaient sur la question des droits des femmes, de la violence faite aux femmes ; le harcèlement de rue, malgré l’association  Stop, harcèlement de rue, n’était pas encore un phénomène pris à bras le corps. Et parce que nous sommes une génération de digital natives, Il fallait absolument que le numérique soit au service de cette cause. Il fallait avoir un outil du quotidien qui nous permette de dénoncer des actes du quotidien et d’allier l’instantanéité au contact humain. C’était primordial ! 

 

Et comment as-tu concrétisé cette idée ?

A.G - J’ai lancé la première version de l’application en octobre 2016. Mes actionnaires qui ont compris mon ambition m’ont suivie. Mais ce fut au départ un travail de persuasion. Etant donné que ce n’étaient que des hommes, j’ai du les sensibiliser  sur la cause. Au début, il est vrai qu'on me prenait un peu pour une cinglée. On ne voulait pas voir que c’était un problème aussi quotidien, un phénomène aussi grave dans la vie des femmes. J’ai pu avoir du mal à recueillir du soutien… de certaines femmes d’ailleurs. Mais les mouvements #metoo et #balancetonporc m’ont beaucoup aidée pour légitimiser la plateforme HandsAway et la rendre plus visible.

 

Aujourd’hui, HandsAway c’est quoi ?

A.G - C’est une  association et une application mobile qui réunit plus de 40 000 utilisateurs. On a un pourcentage d’homme conséquent : 40 %. Au début, l’application était très féminine mais les campagnes de sensibilisation (ndlr : la campagne de pub Bande de Bites réalisée par l’agence TBWA en janvier 2018) ont fait venir beaucoup d’hommes. Ils se sont inscrits en tant que Street Angels sur la plateforme. Une manière de dire : « Stop, on n’est pas tous des porcs. On a compris que c’était un phénomène quotidien. Et on est là pour vous aider ». C’est aussi ça, le succès d’HandsAway !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour revoir la campgane Bande de Bites : https://www.dailymotion.com/video/x6dok1s

 

 

Comment fonctionne l'application ?

A.G - On télécharge l’application sur les deux stores : iOS et Androïd et on crée son profil. Ensuite, si on est  victime ou témoin d’une agression sexiste ou sexuelle dans la rue ou les transports en commun, il suffit d’ouvrir l’application (après l’agression) qui vous géolocalise. Puis on crée une alerte en témoignant de ce qu’il s’est passé avec ses propres mots. Et ensuite l’application, envoie l’alerte à la communauté de Street Angels qui est a proximité. C’est à dire dans un rayonnement de 1 kilomètre, une distance assez large pour avoir le maximum de personnes qui puissent venir réconforter psychologiquement la victime. HandsAway ne dit pas forcément aux gens d’aller sur les lieux de l’agression même si on a déjà vu ce cas de figure. On invite plutôt la communauté à interagir, s’apporter des conseils, se soutenir, apporter une écoute. On veut montrer aux victimes qu'elles ne sont pas seules. On est dans un mouvement sociétal qui est demandeur de solidarité et c’est extrêmement important que des anonymes et des inconnus s’apportent du soutien.

 

Aujourd’hui, HandsAway enregistre une cinquantaine d’alertes par mois. A chaque fois, les gens interagissent et c’est très encourageant. Donc on ne s’est pas trompé sur l’élan de solidarité et citoyen mais aujourd’hui on veut aller plus loin.

 

C’est à dire ? Il y a beaucoup d’ambitions chez HandsAway ?

A.G - Il manque quelque chose aujourd’hui. Il y a beaucoup d’associations (des anciennes comme des plus récentes), des lieux d’entraide, etc, mais les informations sont complétement éclatées. Aujourd’hui, HandsAway souhaite centraliser sur une carte toutes les informations concernant : les associations, les lieux d’accueil, d’aides, d’écoute et d’accompagnement juridique, mais également les hôpitaux et les commissariats. Un dernier lieu très important pour nous car les femmes devraient porter plainte plus facilement. En somme, c'est proposer une carte qui permet en un clic d’avoir accès à l’information que l’on recherche.

 

Ce mapping nécessite un véritable travail de fourmi. C’est pour cela que vous avez lancé une campagne de crowdfunding ?

A.G - On appelle aujourd’hui aux dons des citoyens et citoyennes pour aujourd’hui nous aider. Il faut savoir aujourd’hui que lorsque l'on vient d’être victime, en plus d’être extrêmement choquée, le parcours pour déposer une plainte peut être celui du combattant. Et nous, on veut aider ces femmes. Donc, ce crowdfunding, c’est un appel à la conscience collective. Le harcèlement de rue c’est un phénomène qui est quotidien dans la vie des femmes. On a besoin de vous tous pour accompagner ces femmes avec de l’information instantanée sur la map HandsAway.

 

 

 

Cliquez ici pour participer à la compagne de crowdfunding.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aller plus loin, c’est aussi voir HandsAway s’établir à l’international ?  

A.G - Oui, car le harcèlement de rue et les agressions sexistes et sexuelles ne sont pas uniquement françaises. C’est un phénomène mondial. Après la France, nous avons exporté HandsAway en marque blanche en Belgique avec l’association « Touche pas à ma pote » qui porte le projet. Un projet qui est financé par le gouvernement belge. Nous espérons multiplier cette démarche avec d’autres pays européens sur l’année 2019.

 

Lucile Dupuy et Léa Thuillier - C’est aussi passer du numérique au réel de l’humain à travers des groupes de paroles que nous avons créés. Si le numérique est un bon moyen sur l’instant T pour alerter, nous recevons de plus en plus de demandes de personnes pour un accompagnement juridique (d’où la création de la carte interactive HandsAway) mais aussi pour un accompagnement psychologique. Nous avons donc décidé de monter des groupes de parole avec une psychologue spécialisée en traumatismes et agressions sexistes et sexuelles qui nous avait contactées en parallèle. Elle souhaitait faire quelque chose. Le premier groupe de parole a eu lieu en novembre dernier. Ils sont pour l’instant non mixtes et réunissent une dizaine de femmes pour parler de leurs expériences, échanger leurs conseils etc. Le but d’HandsAway est d’en organiser dès qu’il s’en ressent le besoin.

 

 

Pour conclure cet échange engagé Alma, n’y-a-t-il quand même pas un endroit dans la ville, où tu te sens libre d’être ?

Franchement, non ! En jupe, cet été je me poserai toujours des questions, que je sois sur les quais entourée de bobos parisiens ou dans un quartier plus « craignos ». C’est horrible ce que je viens de te dire, puisque tu viens de me faire prendre conscience qu'en 2019 c’est toujours le cas : je ne me sens pas à l’aise dans l’espace urbain ! 

 

Ne pas se sentir à l'aise dans l'espace public : une perception sensiblement partagée par bon nombre de femmes. Faut-il rappeler que 80% de françaises* disent avoir déjà subi une forme d'agression ou d'atteinte sexuelle, aussi bien dans la rue que dans les transports en commun ? (*sondage mené par Ifop pour le site VieHealthy.com et dévoilé en avril 2018).HandsAway, c’est donc combattre ce fléau tant qu’il le faudra et aller là où il persévère. Et l’association n’est pas en reste dans cette ambition. En 2020, sortira des cartons d'HandsAway un projet sur le cyberharcèlement. Une sorte de plugging à la AdBlock (système qui nous permet aujourd’hui de bloquer les publicités intrusives des pages web) que l’on pourra télécharger sur son ordinateur ou sur son téléphone, nous permettant de dénoncer ou alerter lorsque nous sommes témoins ou victimes de cyber-harcèlement !

 

Propos recueillis par Mathilde Bourmaud 

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