Je vais bien, ne t’enfuis pas

15 Nov 2018

 

D'origine bretonne par son père et kabyle par sa mère, Nora Bussigny est écrivain. Etudiante en lettres, elle passe un an, pour arrondir ses fins de mois, comme surveillante dans un collège de banlieue, dans une zone classée «réseau d'éducation prioritaire». Elle y découvre l'Education Nationale vécue de l'intérieur et opère une remise en cause de ses préjugés portant à la fois sur les élèves des cités, leurs parents et le personnel éducatif, que sur la vie elle-même et les rapports entre hommes et femmes.

 

En 2016, elle raconte cette expérience sous forme de chroniques publiées par Le Point, puis dans un livre témoignage: Survaillante, journal d'une pionne de banlieue (éd. Favre, 2018). Aujourd'hui reconnue tant pour sa plume que son regard avisé sur le monde qui l'entoure, Nora Bussigny collabore à de nombreuses revues et est l'invitée de nombreux débats dans les médias. 

 

 

J’ai toujours dû me justifier de privilégier ma carrière, dès mon plus âge, cet âge-même où elle n’était que pure fabulation. Reproduisant avec un mimétisme caricatural une femme pianotant sur son ordinateur tout en répondant avec empressement au téléphone, je me pavanais en répétant à qui voulait l’entendre que « moi, plus tard, je serai au Conseil Constitutionnel ».

 

Délestée de mes rêves politiques, j’ai trouvé ma voie, devenue aujourd’hui ma voix : l’écriture. Mais entre-temps, j’ai dû apprendre à appréhender les réflexions qui parsèment encore aujourd’hui mon quotidien : pourquoi l’issue de ta carrière est-elle la première chose que tu visualises quand on te parle du futur ?

 

"Pourquoi l’issue de ta carrière est-elle la première chose

que tu visualises quand on te parle du futur ?"

 

S’il m’a été très vite difficile d’expliquer à mes parents, et particulièrement mon père, qu’il était parfaitement possible d’allier ambition et art sans que cela ne relève de l’utopie, j’ai pourtant dû essuyer d’autres formes de remarques, plus pernicieuses et surtout bien plus dévastatrices. 

 

« Avoir une famille est le but d’une vie » ai-je encore entendu hier de la bouche d’une jeune lycéenne de seize ans, alors que nous bavassions durant sa pause méridienne. 

« Qui viendra-te voir à la maison de retraite si tu fais passer ton travail avant tout ? » ajouta-t-elle, véritablement inquiète.

 

M’est alors revenu de plein fouet tous ces conseils, dispensés ou non mon bien-être. Parce que pour être bien, il ne faudrait donc pas penser que l’épanouissement personnel résiderait uniquement dans l’accomplissement professionnel.

 

 

« Pour être publiée, elle est prête à tout », « ses dents ne rayent pas le parquet, elles le poncent »

 

En ayant eu l’opportunité à mes vingt ans de tenir une chronique hebdomadaire dans le journal le Point.fr, j’ai pu découvrir avec amertume l’envers d’un décor que je rêvais pourtant de connaître. Surprise de devoir me dédouaner pour cette excellente nouvelle, j’ai dû à plusieurs reprises préciser que donner de ma personne n’impliquait en rien un quelconque sous-entendu libidineux malgré les nombreux coups de coudes grivois qui accompagnaient des félicitations soupçonneuses.

 

"Donner de ma personne n’impliquait en rien

un quelconque sous-entendu libidineux "

 

J’en venais presqu’à jalouser le qualificatif d’«ambitieux », qui sonnait si bien quand il était attribué à un homme, là où il relevait de l’arrivisme chez une femme. Et pourtant, je ne cessais de trouver ce mot doux à mes oreilles, même s’il sonnait pourtant comme un reproche dans la bouche de personnes faussement bienveillantes, ravies d’insister lourdement sur la solitude que me causerait mon

entêtement. Ambi-tieuse, ambi-valente, ambi-güe, cette ambi-ance que dégageaient ces mots aux radicaux similaires me charmait. Et même si l’ambition est associée à des termes plus péjoratifs dans plusieurs dictionnaires des synonymes, à commencer par la « mégalomanie » ou encore l’ «avidité », j’y vois pour ma part un kaléidoscope de sentiments bien plus profonds.

 

Le désir de l’accomplissement d’une quête peut parfaitement susciter le bonheur de quelqu’un. Ma vision de l’ambition se manifeste par ces frissons parcourant lentement mon échine alors que j’me voyais déjà en haut de l’affiche, cette attente grisante après l’envoi d’un manuscrit, cette hâte de me lire à la parution d’un article. L’ambition rythme mon processus de création, le couvant jusqu’à son éclosion. Loin de me refreiner, elle m’extirpe chaque jour de la facilité vers laquelle j’ai le réflexe de tendre, me poussant à me surpasser, me hissant en mon seul rival. Pourquoi devrais-je voir en ce marteau qui polisse ma pierre brute, en ce couteau qui aiguise ma plume un danger plutôt qu’une arme ?

 

"Pourquoi devrais-je voir en ce marteau qui polisse

ma pierre brute, en ce couteau qui aiguise ma plume

un danger plutôt qu’une arme ?"

 

Spinoza pourrait conclure mieux que moi, et il m’a d’ailleurs aidé à me rasséréner : les désirs sont étroitement liés à la vie, mués par des causes que l’on doit déterminer pour acquérir une véritable liberté. Si je choisis demain d’avoir des enfants, je ne serai pas heureuse tant que je ne saurai pas si cette volonté est motivée par un besoin sociétal, amoureux, familial ou tout simplement personnel.

 

Et grâce à cela, une chose m’est apparue limpide : j’ai choisi l’écriture pour vocation, et pour moteur l’ambition.

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