Diouma "Pendant longtemps, je me suis dit que j'étais maudite. Mais aujourd'hui, je ressens cette nécessité de parler de la condition et émancipation des femmes"

24 Mar 2018

 

Mission Locale de Cergy /  Gare Cergy - Saint Christophe

 

 

Face à la violence et ses coups qui n’ont que pour unique intention de réduire à l’invisible et au silence, Diouma, 29 ans, s’est longtemps tue jusqu’à avoir la force ou l’ambition de porter sa voix. Haute et engagée. Soul et rock à la fois. Avec la sortie de son premier EP « Femme du temps », Diouma est la révélation de ce début d’année. Sur des mélodies et arrangements soignés, elle ose aborder les violences et humiliations subies. Tout autant   de souffrances vécues que ce profond désir à s’en affranchir. Un long processus de briseuse de silence que Diouma me raconte aujourd’hui dans l’endroit même qui lui a permis ce second souffle, il y a huit ans. Un meilleur qu’elle s’est, un jour, promis. 

 

 

 

De parents sénégalais, Diouma nait à la toute fin des années 80, en plein cœur du 20ème arrondissement de Paris. Des premiers instants, qu’elle vit avec candeur et insouciance entre le foyer familial et l’école maternelle. Entourée de ses parents, son frère ainé, sa petite sœur. De brefs mais doux instants, qui vont s’inscrire comme repères, dans l’esprit de la petite fille, avant ce départ vers l’ailleurs. Ce départ, à l’évidence pour les vacances, mais qui dans l’esprit paternel qui l’a orchestré, sera définitif et sans retour.

Ce départ, à l’évidence pour les vacances,

mais qui dans l’esprit paternel qui l’a orchestré, sera définitif et sans retour.

 

Tous dans le même bateau, ou presque !

A quatre ans, Diouma est désormais plongée dans une toute autre vie, ses codes et son langage. Dans un tout autre environnement : Diourbel, région agricole située à 150 km à l’ouest de Dakar. Cohabitent dans le nouveau foyer, les grands parents paternels, les oncles et tantes, et cousins. Diouma, son frère, sa sœur, puis sa mère. Tous, sauf le père de retour sur Paris pour poursuivre sa vie et son job. Chacun s’en adapte quelques années durant…jusqu'au départ de sa mère et l'arrivée de deux nouvelles femmes. Deux épouses que le père de Diouma a rencontré lors de ses visites régulières à Diourbel, désormais le terreau de sa famille à distance. Diouma n’a que 11 ans, mais voit dans cette présence féminine imposée, la soudaine revendication polygame d’un homme, et la soumission induite à ses diktats. Diouma, son frère et sa sœur restent vivre avec ce nouvel entourage, sans plus aucun parent à son bord. 

 

Diouma n’a que 11 ans, mais voit dans cette présence féminine imposée, l

a soudaine revendication polygame d’un homme, et la soumission

par ricoché d’une femme à ses diktats.

 

« La vie de tous les jours, était juste imbuvable. Quand on était malade, on nous laissait crever. » Mal nourrie, chambre insalubre, laissée pour compte, Diouma, telle Cendrillon,  fait désormais face à la jalousie et les mauvais traitements de ses belles-mères. Des sévisses lourds et leurs traumatismes tout puissants pour la jeune fille qu’elle est en train de devenir. Par peur des représailles de ses aïeules par procuration, Diouma n’a pas d’autre choix que de taire ses revendications. La colère laisse alors place au silence puis à la tristesse. Une sorte de mélancolie insinueuse et rampante teintant les quatre murs qui font sa chambre. Alors même victime d’attouchements par un ami de la famille, Diouma ne dit mots à son père quand il est de passage « parce que c’est tabou là-bas et parce qu’il ne m’aurait pas cru ».

 

« La vie de tous les jours, était juste imbuvable.

Quand on était malade, on nous laissait crever. »

 

Son unique porte de sortie, Diouma la trouve à l’école avec pour ligne de mire le Bac. Ce sésame que son père lui impose pour seul possible retour en France. «L’école était pour moi le terrain de vie.  J’y étais la vraie Diouma. Celle qui parle, rit et chante. A la maison, c’était le retour dans la vie imposée. Celle des angoisses permanentes. »

 

Les mirages d’un eldorado  

A 17 ans et le bac en poche, Diouma est de retour à Paris, inscrite à la faculté de médecine. Elle a rejoint, avec son frère et sa sœur, son père dans son studio du 11ème arrondissement. « Je découvre quelqu’un de froid et autoritaire. Je ne peux pas rester à la bibliothèque pour étudier car je dois rentrer faire la cuisine et le ménage ». A la maltraitance psychique, s’ajoute la maltraitance physique. Le coup de trop et ses blessures en plus, Diouma prend, un soir, la fuite. Elève assidue, Diouma a finit par décrocher. Elle travaille désormais au fast food pour payer le loyer de sa chambre de bonne si vainement trouvée.

 

« Je découvre quelqu’un de froid et autoritaire. Je ne peux pas rester

à la bibliothèque pour étudier car je dois rentrer faire la cuisine et le ménage ».

 

A cet instant, la musique n’est encore que des mots sur des plages blanches. Des sortes de cataplasmes sur ses maux, cette suite de déracinements et leurs déchirures. « Je jette sur le papier ce qu’il y a de plus douloureux. Je suis face à l’incompréhension de ma famille qui ne réalise pas la violence que j’ai vécu. Je ne sais plus où est ma place »

 

Cergy, un second berceau

A 21 ans, de quête de soi en quête de voie, elle décide de suivre une formation professionnelle dans les métiers du Son. La musique, sa promise. Un univers dont elle ne connaît personne. Mais avec sa nouvelle ville pour soutien, elle sonne à la porte de la mission locale de Cergy qui accompagne les jeunes non scolarisés à la recherche d’un emploi ou d’une formation. Plus qu’un accompagnement, Diouma y découvre un véritable appui. Sans faille et sans reproche. Elle y rencontre Gilles Bromet, ancien batteur, qui devient son parrain et coach dans sa nouvelle voie entreprise. « Il a été la béquille dont j’avais besoin pour avancer et rebondir. Il a été le père que je n’ai jamais eu. Il m’a redonné confiance en moi ».

Un avenir plus paisible se dessine enfin, mais alors en formation en alternance, Diouma subit le harcèlement sexuel d’un supérieur. « Là, je me suis dis que j’étais maudite. Petite, on me disait souvent : si tu n’écoutes pas tes parents, tu auras le malheur sur toi. » La goutte d’eau dans cette escalade des sévisses subis mais le détonateur à ce qu’elle a entrepris depuis : porter cette voix qu’on lui a si souvent demandé de taire.

 

« Là, je me suis dis que j’étais maudite. Petite, on me disait souvent 

si tu n’écoutes pas tes parents, tu auras le malheur sur toi. »

 

Une femme de son temps

Aujourd’hui, chanter est devenue sa raison d’exister. Une voix empreinte de puissance et de sensibilité qu’elle pose sur ses textes personnels et engagés. Des textes qui composent son album « Femme du temps » auto-produit avec la force de l’espoir qui la caractérise. Le résultat du temps passé et de cette résilience qu’elle nous livre dans le morceau « Le chant des émotions » avec ses mots qui (vous) claquent les sens. Dans  « Le temps perdu …est perdu »  et « L’ombre dans ma lumière », on y découvre son vécu mais aussi celui de ses proches. Et désormais sa vie de femme insoumise aux traditions et aux poids de la religion. Son émancipation ! « C’est naturel d’en parler de par mon histoire, ma double culture. »

 

On y découvre son vécu mais aussi celui de ses proches.

Et désormais sa vie de femme insoumise aux traditions

et aux poids de la religion. Son émancipation !

 

Une histoire que personne ne peut désormais nier. Sauf peut être son père, dont elle n’a plus de nouvelle depuis 10 ans. Quant à sa mère, elle soutient Diouma dans son parcours mené et désormais tourné vers l’autre. « C’est comme si elle me donnait sa bénédiction. Ça m’aide beaucoup et c’est le seul avis qui compte ». Mais aussi celui de son public. Des personnes qui la remercient de lever le voile sur ces tabous. Des femmes africaines mais aussi européennes quand la violence n’a ni culture, ni frontière.

 

Dans la vie, comme sur la pochette de son EP, Diouma est une fille de son temps où revendiquer la féminité et inciter au respect des femmes est devenu primordiale.

 

Diouma ou l’expression de la puissance féminine au service des autres.

 

 

 

FEMMES DU TEMPS 

 

Nouvelle venue sur la scène musicale française, entre soul et rock, Diouma vient de sortir son premier EP "Femmes du Temps. On y retrouve le titre "Le temps perdu est perdu" mais aussi d'autres morceaux tout aussi évocateurs tel que "Le temps est une femme". Diouma y évoque les difficultés des femmes à mettre en avant leurs envies, le poids de la religion, de la société patriarcale. A retrouver sur toutes les plateformes de téléchargements. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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