Virginie, 49 ans "Une femme qui se retrouve à la rue doit perdre de sa féminité et de sa personnalité pour pourvoir survivre."

19 Oct 2017

Place de la Réunion - Paris 20ème

 

La rue pour seul refuge. Une solution paradoxale qui s'impose à de plus en plus de femmes, victimes d'une suite dramatique de désillusions: la perte d'un emploi, un compagnon violent, l'isolement, la précarité.
Loin des regards inquisiteurs et des agressions ambiantes d'une ville et de sa société, LES AMBITIEUSES est partie à la rencontre de VIRGINIE, 49 ans, sans domicile fixe. Si aujourd'hui elle est à l'abri dans un hôtel social lui offrant des perspectives plus réjouissantes, Virginie nous raconte comment elle a dû affronter pendant des mois l'âpreté de la rue. Son errance induite. Sa violence extrême et gratuite.
Un témoignage empreint d'une rage de (sur)vivre comme de s'en sortir. D'une ambition de redonner corps et place à la femme dans la rue.

 

 

 

J'ai tout d'abord fait la connaissance de Virginie par téléphone, il y a un peu plus d'un an. À cette époque, je travaille pour une émission du service public dédiée aux idées progressistes et positives. Dans le cadre d'une de mes recherches portant sur une association de réinsertion: "Les Éclaireurs Urbains", je suis orientée vers une de ses bénéficiaires: Virginie, 49 ans, sans domicile fixe et à la recherche d'un meilleur avenir pour s'en sortir.

 

La voix claire, le ton ancré, Virginie me déroule sa vie, année après année. Entre la province, Paris puis la région parisienne. De bonnes en mauvaises aventures. Un isolement familial. Un travail et puis sa perte. Une histoire amoureuse devenue, au fil de ses coups, toxique. Et puis la rue. A travers ses mots très ou trop justement descriptifs... réalistes, elle m'égraine ses péripéties. Aucune émotion ne vient sur-jouer son récit. Comme si l'exercice du pas de côté pour jauger sa vie et sa situation lui était quotidien. Voire essentiel pour ne pas se laisser happer par les limbes de la rue.

 

"Comme si l'exercice du pas de côté pour jauger sa vie et sa situation lui était quotidien. Voire essentiel pour ne pas se laisser happer par les limbes de la rue."

 

À cet instant, c'est la force et la volonté dans son timbre qui sont saisissantes. Et surtout déterminantes pour la suite de son histoire.

 

Car Virginie me le dicte très justement, c'est son instinct de survie qui la guide et l'anime dès ses premiers pas dans la rue. Alors en région parisienne, elle sait qu'elle ne pourra plus fonctionner comme avant. Une valise dans une main et l'autre harponnée au téléphone, elle connaît désormais l'errance. Elle harcèle tous les jours le 115 pour un lit, un coin d'accueil... un refuge. Quand il ne peut y répondre, elle se retrouve hébergée par des amis ou invitée à l'abri par des "copains de rue" dont l'intention peut s'avérer sournoise. Agressive. Destructrice.

 

Le grand tabou des agressions

Virginie est désormais plongée dans la dure réalité de la rue. De sa violence extrême et gratuite. D'un mode de fonctionnement où la femme est une proie. Où le harcèlement, les viols et le racket font légion et peuvent pleuvoir à chaque instant. Elle tente de les appréhender me dit-elle. D'en apercevoir les codes. Les observer pour mieux les utiliser en retour. Elle ne veut pas abdiquer face à ces risques qui l'abîmeraient, cette fois dans sa chair. La perdre à jamais.

 

Dans ce contexte de jungle urbaine, Virginie finit par se construire une carapace pour se protéger des prédateurs. Elle rencontre des femmes agressées, victimes de chantages, de viol. Elle-même est rackettée. Plus de valise, ni de portable, elle redouble donc de vigilance. Elle dit devoir se battre "comme un homme" pour se défendre. Les cicatrices sur son visage sont les stigmates de ce combat face à la violence urbaine. Finalement, peu de gens connaissent sa vraie personnalité "douce et chaleureuse". Virginie a basculé dans une autre réalité où elle ne peut plus être elle-même quitte à ne plus se reconnaître, tant elle a perdu de son essence. La perte absolue!

 

"Dans ce contexte de jungle urbaine, Virginie finit par se construire une carapace pour se protéger des prédateurs."

 

Subir la vi(lle)e à la seconde

La vi(ll)e et ses rencontres, Virginie n'en fait que trop les frais, mais sait aussi les reconnaître quand elles sont justes et sincères. D'une main qu'on lui a tendue, Virginie finit par gagner Paris où le champ des possibles de s'en sortir est plus vaste, à qui voudrait l'entendre. De la région parisienne à la capitale, les conditions de vie dans la rue restent les mêmes. Et les règles bien gardées. La pleine projection vers un meilleur lui semble encore difficile, elle continue de subir la vi(ll)e au quotidien. Mais sa volonté et sa rage de (sur)vivre, grandissant à mesure des difficultés rencontrées, vont être le moteur de sa sauvegarde.

 

D'une main tendue, en démarches sociales et administratives, elle va tout faire pour réduire sa peine. A l'abri dans un hôpital désaffecté, elle intègre quelque temps plus tard un centre d'hébergement d'urgence. Un centre qui l'accueille chaque nuit comme bon nombre de femmes dans sa même situation. Côtoyant d'un peu plus près la sécurité, Virginie construit désormais demain en travaillant en tant que guide touristique pour l'association Les Eclaireurs Urbains. Les premiers pas vers un horizon meilleur.

 

Cet échange qui aura duré deux heures, m'aura mis face à la condition des femmes de la rue. Une condition dont on parle peu. Ou qu'on préfère ignorer. J'en ai bien pris note, et continuerai à prendre des nouvelles de Virginie.

 

Instaurer le dialogue

En juillet dernier, je l'ai retrouvée. Nous avons repris l'échange, là où il s'était arrêté quelques mois plus tôt. Dans son quartier où Virginie est désormais résidente, j'ai pu mettre un regard sur ses mots posés plus haut. Un regard profond qui a connu tous les extrêmes. Mais un regard qui a retrouvé l'espoir. Ou qui ne l'a peut être jamais perdu.

 

A force de démarches, le décorum de son quotidien a évolué. Virginie a fini par avoir une chambre dans un hôtel social. Une pièce où elle se retrouve seule. Et en paix. La sérénité et l'apaisement ont repris une place. Elle peut désormais laisser glisser sa carapace.

 

Car Virginie est guidée par une foi inébranlable. Celle de s'en sortir et d'amener dans sa course ses anciens compagnons. Durant toute cette période d'errance, à la recherche d'un meilleur pour soi, elle en a retenu des solutions et un courage à toute épreuve qu'elle insuffle aux autres, restés dans la jungle urbaine. Des femmes. Mais aussi des hommes. L'oreille attentive, le langage parfois châtié et rompu à l'exercice de la rue, elle tente désormais et à son échelle d'instaurer le dialogue face aux stéréotypes du genre et de la misère de la rue. Une ambition aussi de redonner corps et place à la femme.

 

"Une ambition aussi de redonner corps et place à la femme."

 

Virginie allait faire partie de l'aventure des Ambitieuses et me donner rendez-vous place de la Réunion. Un lieu et son invitation à faire ensemble et pour demain. Et ce, dès aujourd'hui !

 

 

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