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  • Mathilde Bourmaud

Quentin Delcourt, le pygmallié : «La frontière des idées, des pays comme celle du genre me dérange»

Mis à jour : févr. 12




Quentin Delcourt par Matthieu Camille Colin

Il fallait y penser : féminiser le mot « pygmalion » pour inviter les mentalités à envisager les femmes dans le cinéma non comme des muses, mais comme des mentors ou des guides. C’est très exactement l’intention de Quentin Delcourt, réalisateur du film documentaire Pygmalionnes, actuellement en salle dans toute la France.  Le « pygmallié » donne la parole à onze femmes inspirantes du cinéma français contemporain. Les comédiennes scénaristes et réalisatrices : Naidra Ayadi, Alix Bénézech, Stéfi Celma, Hafsia Herzi , Aïssa Maïga, Nathalie Marchak, Anne Richard, la directrice de la photographie Céline Bozon, l’agente Elisabeth Tanner, ainsi que deux exploitantes, Isabelle Gibbal-Hardy (Le Grand Action à Paris) et Laurence Meunier, patronne de salles à Compiègne et à Laon, témoignent sans langue de bois de leur expérience d'une industrie qui fascine comme elle abîme. Une industrie, véritable reflet d'une société en plein mouvement et remise en question.


Entretien fleuve avec Quentin Delcourt qui revient sur l’intention et le parcours de son film comme il décortique son regard porté sur les femmes et la nature même de la considération. Dans cette société où l’ambition personnelle versus le respect peut l’emporter (souvent), Quentin Delcourt s’exprime à son tour sans langue de bois. Un échange empreint d’une certaine nuance face à la vision facile d’opposer toujours les uns aux autres, comme d’un certain positionnement quand il est question de renouveler les institutions.


Mathilde Bourmaud : Vous signez un documentaire qui laisse entendre ce que des femmes ont à dire. Un film sans artifice, sauf celui de prendre le temps et de laisse la parole se libérer et se poser. Comment vous est venue l’idée de « Pygmalionnes » ?

Quentin Delcourt : Laurence Meunier (Ndlr : pdg des salles Majestic Compiègne et CinéLaon) qui connaissait mon travail et mon profond respect des femmes m’a demandé, en 2017, de venir programmer chez elle une semaine autour de la femme. On allait créer ensemble Le Festival Plurielles, l'année suivante. Dans ce même temps que je découvrais son métier d’exploitante et son histoire, il y a eu l’affaire Weinstein. J’ai voulu aller interroger et filmer mes amies actrices à ce propos pour diffuser les témoignages lors du festival mais je ne l’ai jamais fait. Je n’en dormais plus. Dans les médias, je voyais les femmes montrées uniquement comme des victimes des hommes. C’est à dire qu’il y avait cette libération de la parole qui faisait du bien. Cette respiration avec tout le lot d’informations affolantes, ce nombre de gestes commis, ce nombre de regards imposés et imposants sur des personnes qui avaient moins de pouvoir. Sauf que moi, les femmes m’ont toujours inspiré. Je les ai toujours vues comme des Pygmalionnes, mot d’ailleurs que j’utilise depuis très longtemps. Je me suis dit fais en alors un film car être citoyen, c’est être en condition et donc en réaction. Et être artiste, c’est être dans une expérience.


MB : Vous portez ce film en tant que citoyen et réalisateur ?

QD : En tant qu’artiste, on est là pour essayer de traduire quelque chose du monde tel qu’on le perçoit et le ressent. D’ailleurs, une question fait polémique aujourd’hui. L’homme et l’artiste sont-ils dissociés ? Je pose cette question dans Pygmalionnes. A partir de quand la citoyenne est plus forte que l’artiste ? Est-ce que ce sont toutes des artistes citoyennes ? Le spectateur est-il un cinéphile-citoyen ? Et Anne Richard, le dit très bien dans le film. Je pense qu’aujourd’hui ce sont des citoyennes qui s’expriment sur ces questions. Dans Pygmalionnes, il y a deux discours. Un premier sur la société et les femmes qui s’adressent à toutes avec ces onze femmes qui témoignent en tant que citoyennes. Et puis il y a une autre partie plus centrée sur l’expérience des plateaux avec ce qu’elles connaissent, ce qu’elles ont vécu, les scènes de nu, le regard des réalisateurs, le rapport aux autres, à la caméra.


MB : D’où vous vient ce regard porté sur les femmes ?

QD : J’ai toujours été élevé dans la culture de l’autre. L’autre n’a jamais été, chez nous, un étranger, une menace. En faite, je ne vois pas le genre. Et puis quand je suis parti vivre au Canada, j’ai vu une différence d’éducation avec la France. Là-bas, les femmes parlent de tout, de sexe (…) de façon décomplexée. Et quand j’ai senti que j’en étais presque choqué, je me suis rendu compte que ce que l’on accepte d’un homme, on ne l’accepte pas des femmes. Comme si l’inverse allait abîmer une certaine image de la femme que l’on voudrait indépendante mais pudique. Pour s’en rendre compte, il fallait sortir de sa zone de confort. Si on ne change pas d’horizon, si l’on ne va pas voir comment cela se passe ailleurs, on ne peut pas savoir où on l’en est. La frontière des idées, des pays comme celle du genre me dérange. Des pygmalionnes, j’en ai beaucoup et je veux en avoir.


"La frontière des idées, des pays comme celle du genre me dérange. Des pygmalionnes, j’en ai beaucoup et je veux en avoir."

MB: Quel a été l’accueil suite à l’annonce du projet ?

QD : Les premières productrices et producteurs à qui j’ai présenté le projet étaient intéressé.e.s du fait de l’actualité du sujet, du fait du regard d’un homme qui y soit porté. Par contre, ils voulaient que je change la liste des femmes que je voulais rencontrer (ndlr, les 11 femmes du film). Eux voulaient vendre et moi je voulais comprendre. Donc j’ai décidé de devenir producteur pour pouvoir comprendre et faire le film avec les visages des personnes que j’avais vraiment envie d’entendre et qui sont pour moi les visages du cinéma français contemporain que j’aime et que j’ai envie de voir plus. Des choix du cœur. Des femmes dont j’aime le parcours et le travail. Des femmes dont les visages sont le vrai reflet d’une société parce que quand je me balade, je ne vois pas que des hommes blancs de 50 ans.

Mon travail est finalement organique. Je n’écoute que mes intuitions. Instinctivement, je me suis dirigée vers ces femmes et c’est pour cette raison qu’elles ont toutes accepté. D’ailleurs, depuis le jour 1, je voulais et je savais que ce documentaire irait au cinéma. Rien n’est impossible à qui essaye !


MB : Ce documentaire transpire cette volonté et cette ambition que vous décrivez. Ces femmes ont décidé de faire leur métier d’actrice, de scénariste, réalisatrice, directrice de la photographie, distributrice. Pour la plupart, elles ont du dépasser le cadre de ce qui était imposé par la norme masculine qui domine dans ce milieu.

QD : Oui, et d’ailleurs rien ne les a arrêtées que ce soit la discrimination raciale, le sexisme, le harcèlement. Cela ne les a pas arrêtées, cela ne les a pas tuées professionnellement. Mais certaines, beaucoup je pense, arrêtent par lassitude. Cela fait mal un moment donné de se prendre dans la figure quand tu arrives pour un casting « on n’a pas demandé une noire ou une arabe ».


MB : On parle beaucoup de cinéma dans ce documentaire, mais ce dont ces femmes témoignent est un vrai reflet de la société ?

QD : On l’a justement présenté à l’Assemblée Nationale. Les députés et les parlementaires ont été très touché.e.s par le film. Beaucoup ont témoigné, par la suite, des réalités que vivent les femmes dans l’hémicycle. On les critique parce qu’elles ont des jupes. On les siffle quand elles prennent la parole. On fait plus de bruit quand elles se lèvent que pour un homme. Une responsable de la défense, racontait devant toute l’assemblée qu’une femme qui reçoit une médaille d’honneur va s’en étonner alors qu’un homme va se dire qu’il ne l’a pas eu assez tôt ! Il faut donc rétablir les moeurs et redonner confiance en la valeur de chacun. C’est cette question de la légitimité qui est posée de but en blanc dans le documentaire.


"C’est cette question de la légitimité qui est posée de but en blanc dans le documentaire."

MB : Vous semblez toujours vouloir porter un regard qui cherche à comprendre les autres, et ici, les femmes. Quel a été l’impact de ce film sur vous en tant qu’individu ?

QD : Cela m’a montré que j’étais capable d’aller au bout ce que je disais. Et puis…la veille du premier jour de tournage avec la réalisatrice Nathalie Marschack, j’ai eu un petit complexe d’homme (rires). Je n’en avais jamais eu. Mais la veille, j’ai fait changer la caméra pour une RED. On avait prévu dans l’esthétique du documentaire – différente de celle de la fiction pour laquelle je travaille – des caméras plus légères. Je savais que ce film irait au cinéma et je voulais que la caméra soit à la hauteur du témoignage. Mais mine de rien, j’avais besoin de mon "gros outil" pour être capable de m’asseoir trois heures face à ces femmes qui m’impressionnaient. Je me suis dit, c’est totalement débile. J’ai d’ailleurs raconté à toutes cette anecdote. Je me sentais comme un petit garçon qui voulait grandir. C’est d’ailleurs toute l’intention de ce film. C’est ce que je leur avait présenté en leur demandant leur participation. Je voulais que leur parole m’aide à m’enrichir et à me construire en tant qu’homme, citoyen.


MB : Vous parlez d’un objet qui assoit ici votre position lors du tournage. Et vous avez demandé à ces onze femmes de venir avec un objet personnel que l’on voit dans le film. Y-aurait-il un parallèle à noter ici ?

QD : Le film ne le traduit pas mais ce tournage était une vraie conversation plus qu’un interview. Je voulais impérativement que l’on soit dans une relation, une communication. Je savais qu’elles s’auto-répondraient au montage mais je voulais qu’il n’y ait aucune barrière entre elles et le public d’où cette proximité, ce côté direct et frontal.



MB : Vous concluez ce film par « Vous êtes belle » adressé à chacune des pygmalionnes. C’est d’ailleurs votre seule intervention que le public puisse entendre. Est-ce qu’elle a été imaginée dès le départ ?

QD : Si cette intervention est dans le film c’est parce qu’elle est arrivée en conclusion du premier tournage. On tournait l’entrevue de Nathalie Marshak et je m’étais imposé une consigne, il n’y aurait aucune répétition. C’est à dire que si, pour n’importe qu’elle raison, il y avait un souci de son, on ne reprendrait pas les prises. Je voulais que la parole soit celle de l’instant, la plus spontanée. Ce jour-là, j’étais en train de parler à Nathalie et mon regard unidirectionnel, celui du regard intéressé du réalisateur a pris d’un coup un recul. Je nous ai vu avoir cette conversation. Et j’ai trouvé ce moment très beau. Qu’est ce que c’est beau, deux heures et demi pendant lesquelles tous les regards d’une équipe convergent dans le respect sur une seule et même personne qui fait part de son témoignage. Et le temps de me dire tout ça, je suis revenu à la situation et cette question, est sortie spontanément. C’était à la lumière de ce qu’elle m’avait transmis, le courage de se positionner, de faire un retour sur elle-même. Sa réponse a été, elle aussi, spontanée : « Merci, parce que de la manière dont tu le dis, je ne me sens pas comme un objet ».


"Ces femmes dans Pygmalionnes, elles assument qui elles sont !"

MB : A juste titre, vous amenez ici une nuance, celle du compliment, comme considération et respect porté à l’autre et qui peut se faire dans les deux sens.

QD : On ne le dit plus ou pas assez. « Je vous trouve très beau », « je vous trouve très belle ». Il y a en ça un compliment dans une forme de totalité. Ce n’est pas tu es belle avec cette robe, mais plutôt tu viens de me raconter qui tu es, tu viens de me parler de ton parcours, de tes erreurs, des problèmes que tu as rencontrés. Un de mes modèles est Olivier Roustain, le directeur artistique de chez Balmain. Dans toute la superficialité et les obligations de son milieu, ce mec te dit qu’aujourd’hui, le comble du chic c’est d’être authentique ! Et ça, moi j’y crois ! Et ces femmes dans Pygmalionnes, elles assument qui elles sont ! Elles assument leur parcours, leur ambition, leurs erreurs, les personnes qu’elles ont rencontrées et qui leur on fait du mal. C’est un film sur la résilience et sur des schémas positifs et constructifs. On en manque aujourd’hui et les médias en sont responsables. Ils préfèrent le sensationnalisme. Mais omment se construit-on dans la peur ? La peur peut nous amener au renoncement. Et je refuse que la peur gère la société. Faisons nous confiance.


MB : Un dernier mot sur les nominations des Césars à venir ? je parle entre autre de celles de Roman Polanski.

QD : C’est aberrant et c’est à crier ! Aujourd’hui, si vous me demandez si je suis légitime à répondre à ça, j'ai  envie de vous répondre que oui. Oui, parce que j’ai un film en ce moment en salle qui parle de cinéma et de la société. Alors faut-il prendre le risque de se fermer les portes en attaquant les institutions ? C’est la question du combat personnel versus une idéologie professionnelle. De l’ambition personnelle versus la réalité de l’être humain. Et c’est ce qui a toujours tout tué.

J’ai vu le film de Roman Polanski et je l’ai même programmé pour deux raisons (ndlr, au Majestic de Compiègne). Parce que c’est un film sur l’affaire Dreyfus et que l’on a une remontée aberrante de l’antisémitisme en France. Et puis surtout parce qu’un film est un effort collectif. Et je ne veux pas qu’à cause de l’immonde acte d’un homme, tout le travail d’une équipe soit balayé.


"Il n’y a pas besoin d’être un homme pour casser la baraque !"

MB : Alors, la décision ne devrait-elle pas se poser en amont ?

QD : La question est aux origines. Est-ce que l’on produit et fait exister l’œuvre d’un violeur ? Est ce que l’on peut penser qu’Adèle Haenel remette un prix à un homme comme lui ? A partir du moment ou le film existe, Roman Polanski ne doit pas être nommé. Il n’aurait pas du y avoir son nom dans les meilleurs réalisateurs. Je ne suis pas d’accord avec Monsieur Alain Terzian (ndlr, président de l’Académie des César) quand il dit que les César n’ont pas à avoir de regard moral sur les faits. Cela doit être l’inverse. Le cinéma et les César sont une institution et sont le reflet de la société. On a un devoir, plus que jamais, de renvoyer un regard constructif et positif.

Elle est là ma position : J’accuse est un grand film fait par un très petit homme, si on peut l’appeler un homme. Mais le problème, vous avez raison, est pourquoi a-t-on accepté de le produire ? La réponse est aujourd’hui dans les 1,5 millions de téléspectateurs qui sont allés le voir. Gaumont savait qu’il ferait ce nombre de spectateurs, alors pourquoi se priver de cette rentrée d’argent ? C’est d’ailleurs là, où les quotas sont essentiels pour déplacer l’argent. Pour changer le paysage audiovisuel français, pour changer l’égalité des chances et essayer de déplacer les investissements notamment vers de nouvelles réalisatrices. D’ailleurs, où sont les femmes dans ces nominations ? Regardons ce qu’ont fait les femmes récemment : Papicha de Mounia Meddour, Sœurs d’Armes de Caroline Fourest, Revenge de Coralie Fargeat, Grave de Julia Ducournau. Et voyons qu’au niveau esthétique, de direction d‘acteurs, ambitions et effets spéciaux, il n’y a pas besoin d’être un homme pour casser la baraque !


MB : Un dernier mot pour clôturer cet entretien ?

QD : Je choisirais les derniers mots d’Alix Benezech qui concluent Pygmalionnes : « Ne laisse pas la peur gagner, et n’attends pas ! ».



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