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  • Chloé Thibaud

“Les hommes sont ambitieux, les femmes sont passionnées”



Chloé Thibaud est une journaliste féministe. Spécialiste (pop) culture, société et sexo, elle collabore aux Ambitieuses comme à de nombreux médias engagés. Comme pour chacun.e qui travaille à nos côtés, elle nous offre aujourd'hui sa vision et son expérience de l'ambition. Une passion - ambition née de la vision qui allait la définir, celle d'une feuille et d'un portemine.


C’est au lycée, en section littéraire, que je l’ai compris : rien ne m’épanouit plus que l’écriture. Rien ne m’apporte plus de satisfaction que le moment où je mets un point final à un texte (essai, article, chronique, poème) et que le résultat, non seulement me plait, mais me ressemble. Je me suis toujours identifiée à ce que je faisais et je crois tenir cela de mon père, qui est auteur. Quand j’étais petite et que mes camarades me demandaient quel était son métier, je disais : “Il écrit !”. Ils me répondaient : “Tu veux dire qu’il est écrivain ?”. “Non, il écrit.” Dans ma tête de fillette, la nuance était claire, mais les autres avaient du mal à comprendre, alors je leur expliquais. Comment le soir, pendant qu’on regardait tranquillement la télévision, il pouvait me presser d’aller lui chercher une feuille et un portemine pour noter l’idée qui venait de lui traverser l’esprit. Comment, au cinéma, je le voyais sortir discrètement son carnet de la poche intérieure de sa veste pour griffonner ses pensées dans le noir. Comment je ne pouvais songer à une seule journée de sa vie où il n’aurait pas écrit.


“Pour vivre de sa plume, il faut vraiment avoir ça dans les tripes !” J’ai grandi avec cette phrase, et je l’en remercie. Mais signifie-t-elle que, pour réussir, il faut avoir de l’ambition ? En préparant ces quelques lignes, je suis allée vérifier la définition du mot dans le dictionnaire Larousse. “L’ambition est le désir ardent de posséder quelque chose, de parvenir à faire quelque chose.” Voici l’exemple qui met le mot en situation : “Un homme dévoré d’ambition”. L’exemple est masculin, tiens. À bien y réfléchir, on ne m’a jamais qualifiée d’ambitieuse. Non, l’adjectif qui m’est le plus fréquemment associé, c’est passionnée. Et que nous dit Larousse sur la passion ? C’est “l’état affectif intense et irraisonné qui domine quelqu'un”. Pas sûre que cela donne envie de m’embaucher.


Je crois, en effet, être moins portée par l’ambition que par mes émotions, mon besoin impérieux de ressentir.

Je crois, en effet, être moins portée par l’ambition que par mes émotions, mon besoin impérieux de ressentir. J’ai commencé ma carrière en tant que reporter et je me souviens d’un jour où, en rentrant de tournage, j’ai raconté à un confrère que j’avais partagé mon numéro de portable avec la personne que nous venions d’interviewer (atteinte d’une maladie génétique rare) pour qu’elle me tienne au courant de son état de santé. “Tu sais, t’es pas là pour te faire des amis, m’avait-il rétorqué. Tu es journaliste, pas psy.” Ça m’a marquée. Est-ce que je mets trop d’affect dans ma pratique de ce métier ? Est-ce que je laisse trop de place à mes émotions ? Est-ce que cela fait de moi une mauvaise journaliste ? En tout cas, force est de constater que cela m’a déjà été reproché. Alors qu’on apprécie ma motivation débordante lorsqu’on me rencontre, on me reproche ensuite d’être trop passionnée, trop investie quand je défends un sujet, pointe du doigt un manque de rigueur ou demande simplement à ce que mon travail soit respecté.


J’écris, oui, mais tout se passe comme si, à chaque fois que j’écrivais, je jouais ma vie.

J’ai choisi un milieu dans lequel l’ego règne en maître. Malheureusement (ou pas), le mien se gonfle et se dégonfle aussi vite que le ventre d’un chaton bloqué en haut d’un arbre, ma passion allant de pair avec un gros syndrome de l’imposteur. J’écris, oui, mais tout se passe comme si, à chaque fois que j’écrivais, je jouais ma vie. Et si cet article-là était mauvais ? Et si, jusqu’à maintenant, j’avais toujours eu de la chance ? Il n’existe pas de féminin au mot “imposteur” - “nom toujours masculin, même pour désigner une femme”, commente Larousse. Je crois pourtant que nous sommes nombreuses à souffrir, injustement, de ce syndrome. Consœurs impostrices, amies passionnées, soyons ambitieuses, n’ayons peur de rien !


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